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lançaient la foudre et les éclairs. Ces vents étaient tout le jour presque calmes : je ne pou vais donc profiter que de la nuit pour avancer. Je rencontrais des terres pendant le jour; j'en rencontrais durant la nuit. La prudence aurait, sans doute, exigé que je ne m'exposasse pas à des dangers qui pouvaient, en un instant, me faire manquer absolument le but de mon voyage; mais cela m'aurait occasionné un retard, peut-être préjudiciable à l'objet de ma commission. Je pris donc le parti de suppléer au défaut d'une prudence oisive, par la vigilance la plus active sur tous les obstacles qui pourraient survenir, et de profiter des vents, tant qu'ils seraient favorables.`

Tout le reste de janvier, les vents furent faibles, et soufflèrent d'entre le nord-nordouest et le nord-est; je ne pus suivre d'autres rumbs que celui de l'est, ou ceux du 2° quart les plus voisins de l'est. Ma latitude augmentait donc du côté du sud, sans qu'il me fût possible de me relever au nord, le vent venant constamment du 1er quart, sauf quelques grains qui soufflèrent du 4 et du 2e quart, et dont je profitai pour me rapprocher de la Ligne : mais les calmes furent si fréquens, que mon plus long chemin, en vingt-quatre heures, ne fut que de soixantedix milles.

1781.

Janvier

Dès le commencement de février, les calmes Février. furent plus constans: du 6 au 17, notre chemin le plus long fut de quarante milles; il n'était communément que de douze à quinze

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1781.

Février.

milles. Ces calmes me retardèrent beaucoup. Je voulus en vain passer au nord de la Ligne, espérant doubler à l'ouest les basses de SaintBarthélemi : les vents mous du nord, du nord-nord-ouest et du nord-nord-est, me forcèrent à suivre, dans le 4° quart, un rumb si voisin de l'ouest, que je perdais la longitude que j'avais gagnée à l'est, au prix de risques si multipliés. Ces raisons m'engagèrent à reprendre la route dans le 1er quart, espérant que des vents d'est faciliteraient bientôt ma traversée au nord de la Ligne.

Comme mon voyage traînait de plus en plus en longueur, j'avais eu, dès le 20 janvier, la précaution de retrancher deux onces de pain de la ration ordinaire de ceux qui composaient mon équipage, outre une once qui se diminuait sur chaque livre, depuis le premier instant de notre embarquement: mais, 16. le 16 février, voyant que le temps n'amélio

rait pas, considérant qu'on ne nous avait donné de vivres que pour six mois; que soixante-dix pipes et quarante barriques d'eau, qu'on avait embarquées, ne suffisaient pas même, à beaucoup près, pour cet espace de temps; qu'au point où j'étais alors, par 3d 32' de latitude sud, et par 174d 8′ de longitude à l'est de Paris, il ne me restait guère de vivres que pour trois mois, et une quantité d'eau trèsinsuffisante; je conclus que j'étais dans la

*Ici je devine; le manuscrit ne présente aucun sens raisonnable : je crois deviner juste.

nécessité de diminuer encore la ration; ce que je fis, la réduisant, dès ce même jour, 1781. aux deux tiers.

Ce qui augmentait encore infiniment notre détresse, était la quantité innombrable de cancrelas * dont notre bord était infecté. Le biscuit pesait beaucoup moins que quand il fut embarqué mais ce qui me décourageait le plus, c'était l'état de notre provision d'eau; nous trouvions souvent des futailles vides, et non seulement leur eau était entièrement écoulée, mais les futailles même étaient hors de service; les cancrelas en avaient criblé les douves par des trous de deux doigts de circonférence.

Faisant les plus sérieuses réflexions sur toutes ces circonstances, je conçus qu'il ne m'était pas possible de continuer ma route vers le nord de la Ligne, sans relâcher à quelque,isle où je pusse remplacer l'eau que j'avais perdue. Gagner à temps les isles Mariannes, je ne pouvais m'en flatter. Il résulta de mes réflexions, que je pris le parti de me rendre aux isles de Salomon: je m'en faisais à cent sept lieues de distance à l'ouest; j'espérais que les vents qui soufflaient de la partie

* Le cancrelas ou kakerlaque est un insecte coléoptère, assez semblable au hanneton, mais plus large et beaucoup plus plat; il salit et dévore tout. On l'appelle, dit-on, ravet, dans les Antilles : cependant le cancrelas de l'isle de France m'a paru beaucoup plus grand que le ravet de Saint-Domingue; d'ailleurs, c'est la même peste.

Février.

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du nord me permettraient cette relâche, etque de là je pourrais, avec plus d'assurance et Février. de célérité, gagner le présidio de Monterey.

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Je fis donc voile vers les isles de Salomon; mais les vents du 1er quart, voisins du nord, soufflant sans la plus légère interruption, me faisaient dériver insensiblement vers le sud. Le 20 février, je me trouvai dix-sept lieues à l'ouest du cap de Sainte-Croix ou Guadal canar. Nous commençâmes alors à éprouver les brises de l'est-nord-est et de l'est; ce qui me fit perdre l'espérance de relâcher aux isles de Salomon, et même de les reconnaître. Me trouvant donc par la latitude de 124 sud, je pris forcément le parti de m'élever dans l'hémisphère austral, persuadé que je rencontrerais des isles où nous pourrions remédier à l'extrême disette à laquelle nous étions réduits; espérant, en même temps, qu'après avoir parcouru 20 ou 22 degrés en latitude, nous trouverions des vents favorables pour courir à l'est, ce que je ne pouvais me promettre en naviguant par la partie du nord, à moins que de pousser jusqu'à 44 à 46 degrés, en serrant toujours le vent, ce qui m'eût fait perdre un temps infini; et, même en prenant ce parti, il m'aurait toujours fallu relâcher aux Mariannes.

D'après ces réflexions et d'autres qui ne cessaient de me tourmenter, je pris le parti de mettre le cap dans le second quart (entre l'est et le sud), en suivant les aires que les vents d'est me permettaient de suivre. Le 26

février, je vis une petite isle; je fis porter dessus, dans l'espérance d'y pouvoir jeter l'ancre et d'y faire de l'eau. L'équipage tressaillit de joie, il lui semblait que cette isle allait devenir le terme de ses privations; leur alégresse égalait la détresse où ils étaient, mais elle ne fut pas longue : arrivés à deux milles de distance de l'isle, nous vîmes clairement que non seulement il n'y avait point d'ancrage, mais qu'une chaloupe même ne pouvait y aborder. Elle était de plus absolument stérile; sur sa montagne, qui n'était pas petite, on ne voyait pas un seul arbre. Cette isle fut nommée l'Amertume.

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Le 27, nous découvrîmes une isle sur laquelle nous avions le cap: sur cette isle était une montagne fort élevée, dont la cime paraissait brûlée, mais dont la pente, couverte d'arbres, offrait une agréable verdure. Nous y distinguâmes beaucoup de cocotiers; ils fortifièrent le desir que j'avais d'y relâcher : mais la faiblesse du vent ne me permit pas d'en approcher plus près que d'une lieue, vers la partie de l'ouest. De cette même partie sortirent plusieurs canots avec des cocos et des bananes les échanges s'établirent aussitôt. Les Indiens, pleins de confiance en nous, montèrent à bord; celui qui les commandait nous manifesta la plus tendre amitié ; il dansa sur le tillac, il chanta des chansons entre autres présens, il me donna une espèce de vaste courtepointe, ressemblant à du papier brouillard, mais composée de deux ou trois

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Février.

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