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de paix; et qu'il ose me dire ensuite que son ame est forte, énergique, pure et désintéressée! Hélas! jamais il ne se passionnera pour la vertu, celui dont l'apathie philantropique me conseille de regarder du même œil, l'homme de bien qui m'édifie, et le scélérat qui massacra mes freres.

Lecteur, tu ne seras donc point surpris, si ma narration n'est pas toujours calme : si l'indignation m'exalte souvent au-delà du ton de l'historien. Le style uniforme et régulier peut-il m'être constamment possible? Mon cœur et mon esprit ne sont pas de cette trempe philosophique qui fait parler tranquillement du mal, comme du bien: et qui n'a qu'une teinte, comme un coup d'œil, pour l'un et pour l'autre. Les regles ordinaires ne sauroient me captiver dans cette affreuse his

toire, où tout est horriblement inoui, extraordinairement atroce. C'est bien le moins qu'on me pardonne les écarts de l'horreur et de l'indignation, si toutefois encore, on ne veut pas me savoir gré d'avoir eu le courage de

donner à mon siecle et aux siecles suivans, l'effroyable histoire des maux que la révolution a faits dans la ville où je suis né.

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Lyon croulant dans le chaos, avec les flots précipités du sang des Lyonnois!..... Tel a été le sujet de mes méditations, depuis plus de deux années jusqu'à ce jour. Pendant ce long intervalle, je n'ai donc fait que trainer ma douloureuse sensibilité dans les oeuvres du crime et de la mort. Oh! combien j'ai souffert, en me tournant et me retournant, sans repos, dans les forfaits, le sang, les cadavres et les dé

combres!

C

combres ! Cette horrible existence qui absorboit mes jours, a souvent empiété sur le néant du sommeil. Combien de fois il fut troublé par des spectres sanglans! Combien de fois j'éprouvai le supplice inexprimable de voir en songe les Crancé, les Collot, les Challier, les échafauds, les têtes sans troncs, les troncs sans têtes!.... Horresco referens.

Epouvantable et repoussante entreprise, où, lorsqu'après une marche cruelle sur les vestiges de la plus féroce scélératesse, je croyois pouvoir me reposer sur les traits de magnanimité que les Lyonnois m'offroient de distance en distance, j'étois aussi-tôt enlevé de cette consolante pause, par l'infortune qui s'attachoit à leurs exploits. Cette affreuse scélératesse, se repliant en même-temps sur eux, pour les envelopper, me forçoit à rentrer

b

dans la carriere de ses atrocités et de

leurs malheurs.

Lecteur, je le prévois, je te le prédis même plus d'une page de mon livre te fera frémir; plus d'une fois tu le repousseras, en te promettant de n'en plus reprendre la lecture. Si ton ame est honnête et sensible, tu dois éprouver ces mouvemens inévitables de l'indignation, trop justement courroucée. Moi-même j'ai bien souvent rejetté la feuille que j'écrivois. Ah! si tu souffres quelquefois des images déchirantes que je te présenterai: plainsmoi d'en avoir vu les affreux modeles; plains-moi de m'être cru dans la nécessité de te les peindre.

Mais enfin, ma tâche est consommée, et la tienne va commencer. Pardonne-moi les imperfections que j'ai pu laisser dans cette histoire. Elles sont

inséparables de l'étrange bouleversement que j'ai décrit. On n'a pas la force de retoucher des ouvrages de ce genre. On ne sauroit y mettre cette main caressante qui donne quelquefois la perfection, quand le plaisir l'anime et que l'attention la dirige. Je sors brusquement de mon travail, comme celui qui, s'évadant d'un cachot effroyable, court au loin, sans s'amuser à reporter les regards vers le séjour dont il s'échappe.

+་ཟླ། །

Obstupui, steteruntque comæ et vox faucibus hæsit.

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