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fend sans succès; les assassins, ayant en tête un nommé Saunier, cordonnier, le traînent, en l'accablant de coups, du côté de la ville, jusqu'au plus prochain réverbere, où Saunier, avant de suspendre cet infortuné, qui vivoit encore, lui extirpe les yeux avec les instrumens de son état. Quelques femmes l'aident avec leurs ciseaux ; ensuite tous ensemble le hissent au bras de la lanterné, qui se casse; le cadavre tombe: ils le transportent à un autre réverbere qui leur semble plus convenable, par sa position sur la place de Louisle-Grand, dite de Bellecour: parce que c'étoit le quartier préféré de la noblesse.

Pendant cette premiere scene de meurtre, si facile à arrêter, et qui dura néanmoins depuis cinq heures du soir jusqu'à onze, le Lafayette que la nouvelle garde nationale de Lyon avoit pour chef, Dervieu du Villars, dormoit, ou s'étoit caché. Il ne parut qu'après que le crime fut consommé; et tout le service qu'il rendit au malheureux suisse, fut de faire transporter à l'hôpital, son cadavre déchiquetté.

Cet assassinat, destiné sans doute à devenir le signal d'une grande effusion de sang, eut des suites propres à déconcerter ceux qui pouvoient la vouloir. Le régiment suisse, instruit dans ses

casernes de cet horrible attentat, avant même qu'il ne fut consommé, vouloit s'élancer hors de la consigne, pour venir éteindre dans le carnage, la fureur qu'il ressentoit. Il eût causé des malheurs épouvantables, et fourni de spécieux prétex'tes à son renvoi, tant desiré par les anarchistes. Mais les chefs de ce corps le retinrent avec une grande prudence; et le régiment leur rendit un bel hommage d'estime et de soumission, en leur sacrifiant l'impétuosité de sa vengeance.

Necker, renvoyé du ministere, pendant que ces événemens se passoient à Lyon, ne laissa pas cette ville indifférente sur sa retraite. Il y avoit trop d'amis, pour qu'on n'y réclamât pas en faveur de son rappel. On proposa au comité de le demander au roi; et, pour donner à cette demande, les couleurs du vœu de toutes les classes, plusieurs orateurs parlerent dans le même sens, au nom de chacune d'elles. Les plus remarqués furent Dubois, commis-associé d'un banquier, lequel montra pour Necker, un enthousiasme analogue à celui qu'il avoit manifesté dans la chambre du tiers; et l'avocat Lemonthey, enfant gâté des protestans (1), qui, parlant pour la classe ignorante

(1) Il avoit fait imprimer plusieurs pamphlets en leur faveur, quelque temps avanti a révolution.

et paisible des campagnes, lui faisoit dire néanmoins en style empoulé « Nous avons un ,, Henri IV, il nous faut un Sully. En conséquence une adresse fut rédigée : ces deux neckeristes y eurent la plus grande part : tous les citoyens furent invités à la signer; et Louis XVI reçut de Lyon, une demande presqu'impérieuse du rappel de Necker, en qui beaucoup de signataires croyoient encore voir le sauveur de la

nation.

Le comité eut sa part de l'inquiétude générale que la pénurie artificielle des subsistances causoit dans le royaume. Cette inquiétudé amena des altercations vives qui diviserent les membres du comité; les modérés s'en éloignerent : et l'autorité resta entre les mains de ceux qui se piquoient de ne pas l'être.

Le plus molesté des officiers publics, en cette rencontre, fut le lieutenant de police, Rey, dont cependant la conduite étoit une véritable providence pour la ville, tant sous le rapport des approvisionnemens, que sous celui de la répression. des troubles. On lui doit le témoignage, que malgré les entraves mises par les agens d'Orléans, à la circulation des grains, Lyon n'en avoit pas manqué; et que malgré les efforts journaliers des fac

tieux, leurs plus affreux complots s'étoient éva¬ nouis devant sa vigilance. C'est pourquoi ils résolurent de se débarrasser d'un surveillant si contraire; et suivant la méthode déja employée à Paris, ils déciderent qu'au moment où il sortiroit, pour se rendre à un appel supposé du comité, l'on feroit introduire dans la poche de son habit, une fausse lettre du comte d'Artois; ensuite, tout-à-coup accusé par une clameur publique, il devoit être fouillé devant une populace qu'on espéroit porter à renouveller envers lui, la tragique scene de Flesselles. Rey en fut prévenu, avant de sortir; il fit coudre ses poches, puis marcha vers le comité, à travers les antropophages appellés pour le dévorer; en regardant avec fierté ces tigres, déjoués par la précaution qu'il avoit prise.

Ainsi le peuple de Lyon ne se rendit pas coupable d'un meurtre qui eut porté le caractere d'une atroce ingratitude. Il n'y avoit pas un an que Rey, pendant les rigueurs d'un hiver mémorable, avoit mérité toutes les bénédictions de ses concitoyens, par les prodiges de sa conduite pour les préserver de la famine. Nuit et jour, sur les rives du Rhône entiérement congelé, il en avoit fait rompre sans cesse la glace toujours renaissante autour des

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moulins, les seuls qui pussent nourrir la ville; et il les avoit ensuite arrachés à l'impétuosité de la débacle, lorsqu'elle rendit ce fleuve si terrible. Mais que reste-t-il des bienfaits reçus, même avec transport, par le peuple toujours ingrat? Son éphémere reconnoissance résiste-t-elle à l'at trait d'une insurrection?

Il sembloit en avoir alors un besoin qui tenoit de la frénésie. Les accès en étoient marqués les dimanches et les lundis, jours consacrés par abus à l'ivrognerie. Une émulation que les divers événemens de la capitale donnoient par secousses, augmentoit de temps en temps le danger. De ce que la Bastille avoit été prise et démolie, le peuple imaginoit devoir prendre et démolir le château de Pierre-Scise (1). Parce que de Paris on mandoit que la vengeance populaire avoit puni " des traîtres, le peuple de Lyon étoit induit à croire que le patriotisme consistoit à désigner des traîtres, pour les punir ensuite.

(1) Ancien château, agréablement situé sur un roc escárpé, au bord de la Saône et tenant aux murailles de la ville. Il avoit été, dans l'origine, la demeure des archevêques, lorsqu'ils avoient la souveraineté de Lyon; et il étoit devenu prison d'état sous les rois de France. Il a été démoli par Couthon.

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