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fices à demi-ruinés, retraites de ces nobles brigands qui jadis étoient l'effroi du voyageur égaré. La plupart de ces sites sont assez sauvages, pour nourrir la mélancolie du philanthrope solitaire, qui fuit le monde, sans cesser d'aimer l'humanité; et dont les méditations s'alimentent encore à la vue d'un nombre infini de petites villes, asyle des passions corruptrices.

A Barharach et à Kaub, on voit dans l'intérieur une rangée de réduits délabrés et demi-ruinés, dont l'aspect misérable, renforcé par l'inaction et la pauvreté des habitans, imprime à l'ame un juste sentiment de tristesse. Nous n'avons pu cependant nous empêcher de sourire, en voyant un invalide aborder notre yacht, pour nous demander l'aumône. Mais ce qui nous a paru plus ridicule et même plus révoltant, c'est qu'à S.-Goar, l'un des administrateurs de l'hospice des pauvres, est monté dans notre yacht une tirelire à la main, pour nous prévenir, a-t-il dit, qu'il étoit défendu aux pauvres d'implorer dans les rues la générosité des voyageurs.

Les habitans de ces terres sont entiérement dénués d'activité et d'industrie. Le

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sol
y est ingrat, lors même qu'il est cultivé;
et les produits, consistant seulement en vin,
sont trop intermittens pour qu'il soit possi-
ble d'y jouir de quelque aisance. D'ailleurs
on ne sauroit se dissimuler que dans les
parties où le terrein est le plus fertile et
où devroit régner l'abondance, les culti-
vateurs peuvent passer pour des modèles
d'inertie, et par conséquent d'immoralité.

Le vigneron ne travaille que le temps.
nécessaire pour façonner sa vigne, et se
replonge ensuite dans sa première oisiveté.
Rarement, dans l'intérieur de sa maison,
il cherche à s'occuper, soit à quelque métier
utile, soit à quelque petit commerce au
moyen duquel il puisse échapper à la mi-
sère. Cinq ou six années s'écoulent dans.
une inquiète et stupide apathie; ou bien,
il anticipe par des emprunts sur l'abondante
moisson qu'il espère, et qui n'a jamais
lieu que tous les 7 à 8 ans. Lorsqu'enfin
son attente est remplic, il se livre à son
intempérance naturelle, jusqu'à ce qu'il ait
dissipé le produit de sa récolte et qu'il
retombe dans sa pauvreté première. Il n'en
est pas
de même du propriétaire qui, dans
les mauvaises années, se rédime toujours

de la qualité sur le prix. En général, on suppute que les bons vignobles rendent annuellement 7 à 8 pour cent, frais et avaries déduits; mais, le gain de ces proprié taires peut-il dédommager l'Etat de la nullité immorale d'une portion de ses membres? Il étoit huit heures du soir; la lune éclairoit de ses lueurs argentées les bassins formés au pied des montagnes. Notre yacht ne cheminoit qu'avec peine, vu la diminution des eaux du Rhin. Cependant, il avançoit toujours; et sans nous en douter, nous voici à Boppart. Nous venons de parcourir en vain les meilleures hôtelle ries dans la première, toutes les chambres sont occupées; dans la seconde, les chassis des fenêtres se trouvent tellement brisés qu'il est impossible d'y passer la nuit ; une troisième offre des peintures si dégoûtantes que rien n'auroit pu me résoudre à y loger; enfin nous avons le bonheur de nous caser dans une quatrième, où l'on nous accorde l'usage d'une chambre froide. et d'un seul lit qu'il faut occuper en com

mun.

:

Grelottant et moifondu, je me réchauffe en t'écrivant, et avec ton excellent thé de

Russie. Que le ciel te bénisse pour ta sage
prévoyance! Sans toi, c'est-à-dire sans lui,
nous manquerions de tout dans cette ville
d'Amazones où il a fallu, ces jours-ci,
une force armée de trois cents homines
pour dompter l'humeur belliqueuse des
femmes qui s'étoient soulevées contre cer-
tains réglemens mal interprétés. Il
y eut
dans cette occasion quelques coups de don-
nés, un peu de sang répandu. La force
armée l'emporta cependant sur le courage
de ces guerrières qui, si on les juge d'après
quelques-unes de celles qui se sont offertes
ce soir à nos yeux, paroissent plutôt faites
pour soutenir d'autres combats.

Au surplus, je sollicite ton indulgence, s'il m'arrive de divaguer à l'avenir, ou de te raconter mes aventures avec moins de pompe et d'apprêt qu'un sourcilleux savant, qui voyage sans sortir de son cabinet, et qui n'est fatigué que du soin d'établir la série de ses réflexions. Cette première relation est bien chétive, bien misérable; mais je m'engage à réparer mes torts, lorsque nous serons dans une situation moins incommode. Je t'écris à la lueur d'une lampe qui s'obscurcit à chaque instant, et dont

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ni

la lumière pâle et tremblotante me laisse
distinguer à peine les lignes que je trace
ici à la hâte. Aussi ne puis-je trouver,
des images douces, ni des couleurs bril-
lantes, après une traversée de treize heures.
A chaque effort, un nuage se glisse à tra-
vers mes paupières, les offusque, et voile
enfin mes yeux appesantis.

I Ie LETTRE.

Andernach (1).

QUE de jouissances délicieuses sont réservées à l'artiste observateur et sensible lorsqu'au lever de l'aurore, il peut dans un beau jour d'été voyager sur la vaste étendue du Rhin qui, tout-à-coup, au sortir de Boppart, se transforme en un lac (2)

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(1) Cette ville est située long. 25; lat. 50, 27. Le péage établi sur le fleuve est une branche assez considérable des revenus de l'électeur, à raison du transit des flottes de bois destinées pour la Hollande. Le commerce d'Andernach ne consiste qu'en verreries, vaisselles de terre, et eaux minérales.

(2) De Mayence à Coblentz, le Rhin se dessine et 'élargit, presqu'à chaque demi-lieue, en bassins de

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