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I Xe LETTRE.

Aix-la-Chapelle (1).

IL a fallu s'arracher enfin des bras de nos amis, et après avoir voyagé toute la nuit au clair de la lune, nous sommes arrivés à Juliers (2).

Le pays est plat, il produit d'excellens grains; on trouve dans les environs des bois de haute-futaie remplis d'ormes, de chênes et de hêtres; vers le fond de cette forêt, ou plutôt de ces bocages, sont enclavées plu

(1) Long. 23, 55; lat. 51, 15. Située dans le cercle de Westphalie. Elle n'est ni forte, ni propre à être fortifiée. Cette ville réputée libre est la première des villes impériales. On sait que Charlemagne l'avoit choisie, à raison de la beauté du lieu, pour y établir le siégé de son Empire.

La célébrité de ses eaux minérales y attire tous les ans un grand nombre d'étrangers. On compte cinq sources distribuées en sept maisons contenant trente-deux chambres à bain et cinq étuves. Les deux principales sont amodiées, par les magistrats, sept cents rixdales.

(2) Long. 23, 59; lat. 50, 5, 41. Ancienne et forte ville d'Allemagne, capitale du duché de ce nom.

sieurs villages, dont on n'apperçoit que les clochers. Juliers est une petite forteresse du genre de celles que l'on nomme bicoque. Si jamais on l'assiégeoit, et que l'ennemi plaçât son artillerie sur les hauteurs de Dusseldorff, elle ne pourroit pas tenir une heure.

Ces villages et ces hameaux offrent d'assez jolies maisons bien bâties et dont la plupart sont moitié pierre et moitié brique. Un pays est toujours florissant lorsqu'on ne froisse point la liberté du peuple par des ordonnances multipliées sous le prétexte nsé de sollicitude paternelle, et qu'enfin l'on ne brise point son courage et son énergie par des impôts immodérés.

Le gouvernement de Berg et Juliers mérite les plus grands éloges, ne fût-ce que pour avoir observé avec soin cette maxime si connue, mundus regitur parvá sapientiâ : de sagesse suffit pour gouverner le

un peu monde.

Si les pasteurs d'hommes se donnoient, pour opérer le bien, la dixième partie des soins qu'ils prennent pour satisfaire leur ambition, leurs passions, leur avarice; la misère et le crime, toujours si voisins l'un de l'autre, seroient bientôt exilés du sein

de la terre. Malheureusement l'égoïsme, un faux amour de gloire, et ce mépris stupide que la sottise et l'impuissance professent si ouvertement pour les lumières de la raison, sont pour l'ordinaire l'apanage de ces hommes qu'on nomme rois, princes, ministres, ou tous autres complices de la royauté. Eussent ils même des vertus, s'ils ont de l'orgueil, il n'est plus de félicité publique. Malheureux est le peuple dont l'histoire se trouve dans celle de ses rois ! Le monarque qui se contenteroit de faire le bien sans éclat ne fixeroit point l'attention de ses contemporains ni de la postérité, il ne jouiroit que de l'ineffable bonheur de voir autour de lui des hommes heureux et contens, de nourrir son ame du bonheur des autres; or, de tels alimens sont-ils faits pour celle des princes? «Le bien que j'ai fait ici, disoit la régente,

dans Egmont, se perd et devient nul pour » moi, précisément parce qu'il étoit celui » que j'avois dû faire ».

pay

Les indigènes de ce pays emploient un idiôme encore plus plat que celui des sans qui habitent au dessus de Cologne ; et il m'a paru qu'il le devenoit davantage à

mesure que nous cessions de côtoyer les rives du Rhin. Les hommes de ces contrées sont bien faits, leurs traits sont prononcés, leur physionomie est remplie d'expression. Les femmes n'ont point les joues hautes, comme celles qui sont nées sur les bords supérieurs du Rhin, dans l'intérieur de l'Empire (1). Quelques-unes de celles que nous avons vues pourroient même servir de modèles à un peintre de l'école flamande, pour représenter à leur manière les nymphes et les divinités.

L'habitude du travail entretient la sobriété parmi les hommes, aussi sont-ils

(1) Les Ecossois et les Corses ont l'os de la pommette plus saillant et plus élevé que les Anglois et les Gênois. En général, ceux qui habitent les montagnes sont sujets à cette pro-éminence. Les Hottentots et même les Easters blancs ont aussi les joues très-élevées. Je ne prétends point insinuer ici le principe d'une identité absolue entre ces trois peuples. Je n'ai point voyagé chez les Hottentots; mais j'ai vu des Ecosseis et des Corses, et leur ressemblance respective est frappante. Or, ceux qui établissent des rapports intellectuels sur des homogénéités organiques trouveront peut-être d'autres similitudes d'après l'histoire morale de ces peuples. C'est au philosophe à les comparer; c'est au physiologiste et au physionomiste à raisonner sur les causes.

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mieux tournés que ceux du haut pays. L'humidité du terrein exigeant l'emploi absolu de leurs forces pour les travaux de la campagne, peut-être aussi le tempérament originel des bas-Allemands les rend en général phlegmatiques, indifférens, opiniâtres, peu sociables. J'ajouterai que la religion, du moins de la manière qu'on la leur présente, ne les excite pas à cultiver leur esprit, ni à se réveiller de leur apathie.

Le bien-être dont ils jouissent, et cette égale répartition des fortunes, fruit de leur indépendance, produit leur froideur pour les étrangers; souvent même ils la poussent jusqu'à la brusquerie et à l'inhospitalité. Ces bonnes gens ont si peu l'habitude, le métier de la politesse, que souvent ceux qui veulent montrer quelque savoir-vivre en donnent des atteintes si rudes et si peu ménagées, que je me suis félicité de n'avoir point joui parmi eux d'assez de considération pour être l'objet de leurs distinctions, de leurs invitations et de leurs flatteries.

L'uniformité des occupations relatives à la culture des terres, leur constante monotonie donnent à ces bons agriculteurs une si stupide partialité pour cette fonction

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