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par les Troupes Prussiennes. Cet événement entraîna la perte de ses biens, et celle, plus douloureuse encore, de tous ses nombreux Manuscrits qui tombèrent au pouvoir du Prince de Prusse.

Jettons maintenant un coup-d'œil rapide sur la vie privée et sensible de cet homme célèbre. Il avoit conçu une affection très-vive pour une jeune personne d'un esprit supérieur. Theresa Heyne, passionnée pour les noms célèbres, consentit à unir son sort au sien. Mais, douée d'un de ces caractères libres qui s'indignent au seul nom de devoir et pour lesquels les sévères loix du lien conjugal sont moins la vertu que la mythologie des femmes, elle eut avec elle-même la bonne foi si rare de convenir des torts de son imagination. On n'est célèbre que pour

sa maitresse : on ne l'est pas long-temps pour l'épouse dont la vanité seule a dicté les sermens.

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L'illustre émule de Banks et de Cook, au don d'aimer, ne joignoit point celui de plaire: si l'un promet le bonheur, l'autre le donne et le prolonge. Leur union fut troublée. L'amour, comme la piété des fidèles, s'accroît par la persécution et les souffran ces. Forster, toujours épris de sa femme, cherchoit à se consoler par des distractions, passagères; mais les sens ne sont que le délire et non la raison du cœur. Aussi le seul dédommagement digne de lui, fut de se livrer à toute la noblesse de son caractère : un autre étoit aimé; et loin de l'ignorer, Forster défendoit sa femme contre la tourbe de ceux dont la tête est assez vuide pour croire qu'il est possible de consoler

un homme passionné, en lui disant du mal

de l'objet qu'il aime.

Généreux et juste par amour, plus encore que par philosophie, le mari qui cessoit de plaire n'étoit plus, selon lui, que l'adultère de la Nature. Enfin cette même sensibilité, qui l'avoit dirigé durant le cours de sa vie, lui inspira un de ces efforts sublimes que les ames froides ne sauroient approuver, ni même concevoir. Forster songea sérieusement à demander le divorce, et à rendre ainsi à Theresa. Heyne la liberté d'épouser l'homme qu'elle lui préféroit. Il se préparoit en même temps, par l'étude des Langues Orientales, à un Voyage dans le Thibet et dans l'Indostan, afin de s'éloigner d'une terre où son cœur et sa raison avoient été mis à d'aussi cruelles épreuves. Mais le chagrin que lui avoient causé ses malheurs, joint à

une affection scorbutique dont il étoit tourmenté depuis long-temps, et qu'il avoit contractée durant ses longs Voyages sur mer, abrégèrent ses jours, et l'empêchèrent de réaliser ce double projet. Il mourut à Paris, âgé de 39 ans, le 23 Ventose, l'an 2 de la République.

Nul ne professa jamais des principes plus révolutionnaires. On voit régner dans tous ses Ecrits cet amour pour l'humanité, sans lequel il n'existe ni patriotisme, ni vertu. Mais cet amour pour ses semblables étoit celui d'un grand homme dont le génie embrasse la masse entière des intérêts individuels, et dont l'ame est trop élevée pour se rabaisser à cette philanthropie mollequi, par une réaction bornée de l'intérêt personnel, voudroit emprisonner les germes du bonheur public dans le cercle étroit de quelques individus.

Son Voyage fait depuis la Révolution, en Brabant, en Hollande, sur les Bords du Rhin, et dans divers Pays nouvellement conquis par les Troupes de la République, m'ayant paru de tous les Ecrits de Forster, celui dans lequel cet homme célèbre avoit le plus déployé les richesses de son imagination, et ses profondes connoissances en Politique, j'ai pensé qu'il falloit acquérir ce nouveau trésor à notre Littérature.

Le Naturaliste, l'Artiste, le Législateur y trouveront des préceptes utiles; et le Philosophe sensible n'y verra pas sans plaisir comment cette ame si expansive savoit embellir jusqu'aux moindres détails.

J'ai répandu dans cet Ouvrage un assez grand nombre de Notes critiques, et qui ne seront pas inutiles au Lecteur.

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