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dit pareillement d'une Révolution nationale, qu'elle devoit arriver nécessairement à la suite des orgueilleux projets d'un Monarque entièrement occupé de lui-même, et qui avoit sacrifié la fortune et le bonheur du Peuple au désir d'élever encore un des siens au rang des Rois. Oui, l'on peut, après tous les événemens et avec un esprit médiocre, trouver une cause du présent dans le passé.

Mais nous devons réduire à sa juste valeur cette assimilation au génie prophétique dont tant de gens se décorent, en se plaçant audelà de notre âge et en remontant, s'il le faut, à plusieurs siècles, pour nous donner le premier mot de tout ce que nous voyons.

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JAI Soccupé une grande place dans le Gouvernement et auprès du Roi, à peu d'années de distance des États- Généraux : j'étois, par conséquent, dans une situation où l'on peut découvrir les avant - coureurs d'une révolution, quand il en existe de réels ou de prononcés. Voici tout ce que j'ai vu.

D'abord la grande force de l'opinion publique. Elle m'avoit singulièrement frappé, et ce n'est point après ses triomphes que je le dis; car je me suis étendu sur ce sujet dans mon Ouvrage, sur l'Administration des Finances, composé immédiatement après ma sortie du Ministère en 1781.

Louis XIV, pendant long-tems, n'avoit connu de l'opinion publique que ses faveurs, et il ne craignoit point de la mettre en crédit. Elle ajoutoit à la gloire du Monarque une plus grande solemnité; et comme elle s'occupoit entièrement de lui, il crat, sur la foi de sa grandeur personnelle, que les Rois pourroient, dans tous les tems, en demeurer les maîtres et les régulateurs. Il se trompa. Le mouvement des esprits, l'émulation des talens, le désir passionné de la louange, toute cette agitation nouvelle, dont Louis paroissoit l'astre vivifiant, acquit insensiblement une force qui lui devint propre ; et lorsque ce grand Monarque s'éteignit, les idées et les sentimens qu'il avoit animés,

qu'il avoit fait naître, devenus plus indépendans, se développèrent sous diverses formes. On s'étoit accoutumé à être senti, à être remarqué, et l'on chercha dans la société. les encouragemens et les récompenses que l'on ne trouvoit plus à la Cour. Ce fut donc à la ville que l'opinion publique vint établir son empire; et bientôt elle y dispensa des prix et des couronnes, que l'on mit en parallèle avec les honneurs dont les Rois avoient la distribution. Le Régent, Louis XV et son petit-fils, chacun à la manière de leur esprit et de leur caractère, furent souvent embarrassés de cette autorité toujours croissante, et ce ne fut pas sans répugnance qu'ils se virent eux et leurs Ministres, dans une sorte de nécessité de transiger avec elle. On l'eût volontiers laissée la maîtresse de décider en souveraine du goût et de l'esprit, de l'éloquence et des talens agréables; mais depuis long-tems l'opinion publique avoit franchi cette ligne; et quand l'état des affaires attira les regards, elle ne craignit point de se prononcer avec hardiesse, et contre le

Gouvernement et contre ses mesures. Les livres sérieux se multiplièrent, et les Auteurs, avertis par l'esprit du tems, se livrèrent à des discussions sur les droits du Peuple ou sur les devoirs de l'Administration. Et tandis que, sous Louis XIV, l'illustre Fénélon avoit expié dans l'exil quelques leçons allégoriques, toujours adoucies par la dextérité du courtisan et par le charme d'une langue harmonieuse et poétique, on vit de nos jours une foule d'Écrivains approfondir, sans danger et souvent dans un style barbare, les plus importantes questions de l'économie politique, et censurer encore, avec sécurité, les fautes des Ministres et les erreurs op l'insouciance de l'Autorité suprême. Ils furent Jus cependant, et ils eurent, dans tous les rangs, des adeptes et des sectateurs.

On vit de plus, et c'étoit une bizarrerie singulière, on vit les mêmes personnes, qui profitoient à la Cour des faveurs du Prince, revenir dans la société prendre leur part des louanges qu'on accordoit aux sentimens

d'indépendance et au courage de la liberté. On célébroit les Américains, on raisonnoit sur la Constitution d'Angleterre ; et comme le Trésor royal à la fin dépouillé, n'attiroit plus à lui le même nombre de poursuivans', on croyoit qu'il étoit tems de jouer un rôle dans la politique, et pour s'y préparer, chacun parloit du Peuple et de son infortune.

Beau langage, sans doute, mais difficile à concilier avec un luxe sans bornes et avec toutes les vanités qui lui servoient d'accompagnement. Ah! combien les mœurs étoient encore en contraste avec les principes dont on commençoit à faire parade, avec les droits politiques que l'on cherchoit à rétablir. Tous les liens étoient relâchés, toutes les Autorités étoient importunes, et le joug même de la décence paroissoit affoibli. Les jeunes gens étoient devenus dominans; et jetés dans le monde avant d'avoir eu le tems d'éclairer leur jugement, ils croyoient pouvoir se ranger parmi les penseurs sans autre contingent qu'un petit nombre d'idées générales, de ces

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