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et la plus attentive circonspection leur étoient devenues nécessaires.

Telle étoit la situation du clergé de France à l'époque des états-généraux. Tout l'engageoit à soutenir sa seule protection, l'autorité royale; mais il n'avoit plus de moyens efficaces pour lui être en aide et pour entraîner, par son opinion et par son exemple, le vœu du tiers-état et la déférence de la nation.

QUE si nous jetons encore nos regards en arrière, et si nous cherchons à former une juste idée de la consistance politique de l'ordre de la noblesse, à l'approche et au moment des états-généraux, nous verrons que toujours puissant à la Cour, il étoit néanmoins évidemment déchu de la haute considération dont il avoit joui dans les anciens tems. Les salaires réguliers attachés aux services militaires altérèrent, pour la première fois, ses titres à la reconnoissance publique; mais la grande atteinte portée à son relief et à sa domination date d'un tems plus moderne, et nous pouvons, nous devons peut-être circonscrire nos observations, dans l'intervalle qui s'est écoulé depuis les états-généraux de 1614 jusques aux états de 1789.

Le Cardinal de Richelieu, inquiet de la puissance des grands du royaume, voulut

affoiblir leur crédit politique en les attirant à la cour. Ily parvint aisément en restreignant les prérogatives des emplois et des gouvernemens confiés à l'ordre de la noblesse dans les différentes parties du royaume, et en détruisant graduellement tous les moyens éclatans de considération qui retenoient les seigneurs au milieu de leurs vassaux, et qui les fixoient dans leurs demeures par des liens d'ostentation et de vanité.

Richelieu, ne voulant donner d'autre soutien à la couronne que le despotisme, cherchoit à tout applanir au dessous du trône. Livré d'ailleurs sans partage aux circonstances de son tems, et empressé d'écarter les différentes résistances dont le gouvernement étoit embarrassé, il n'examina point si le relief et l'ascendant de la noblesse de France ne seroient pas un jour nécessaires au maintien de l'autorité royale. Quoi qu'il en soit, à mesure que les grands et la première noblesse à leur suite, abandonnèrent le service des provinces pour environner assiduement le monarque, et pour solliciter ses graces, leur crédit dans la nation dut s'affoiblir chaque jour. Ils ne frappèrent plus les regards du peuple par l'éclat de leur rang, et ils contrarièrent encore ses intérêts, en cessant de disperser leurs dépenses autour des mêmes lieux où leurs vastes

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revenus se recueilloient. Les habitans des campagnes ne virent plus alors de la grande noblesse que ses châteaux, ses riches propriétés et ses imprudens économes. La noblesse pauvre, insensiblement, fut presque la seule qui resta dans les provinces; et son orgueil dénué d'éclat, dénué d'aucun crédit, d'aucun moyen de rendre service, ne pouvoit servir d'adoucissement aux divers privilèges dont elle restoit en posses

sion.

Ce n'est pas tout encore La principale no→ blesse de France, la plus voyante au moins, en se cumulant à Versailles, en prenant poste autour des ministres, s'y tint en observation devant la puissance; et suivant de ses regards tout ce qu'on avoit à donner, suppléant de ses idées aux défauts d'apperçus de la part des dispensateurs des graces, elle se fit répartir successivement une telle quantité de pensions ou d'autres faveurs pécuniaires, qu'elle devint ainsi l'objet de la jalousie du reste de la nation; et comme la cupidité est un sentiment dont tous les hommes sont également susceptibles, chacun se vit en idée sur la ligne des courtisans, et ce genre de ressemblance se concilioit difficilement avec ces habitudes de respect si nécessaire à la séparation des rangs. Cependant les largesses des gouverne◄

mens, toujours incertaines par leur nature, engagent ceux qui les poursuivent à mettre de bonne heure un prix aux espérances; bientôt ils les comptent au nombre de leurs revenus, ils empruntent alors sans être sûrs de rendre, et cette conduite qui les dégrade, altère nécessairement les égards dont ils voudroient encore rester en possession. En général, le goût de l'intrigue et le dépérissement des mœurs devoient être une suite naturelle du nouveau genre de vie auquel la noblesse de France s'étoit consacrée. Lesgraces d'une coursont des distributionsdévolues à l'art et au talent de plaire, et cette éducation de l'esprit est presque toujours incompatible avec la dignité du caractère. La noblesse assoupie par une ambition de tous les momens, a commencé peut-être à baisser dans l'opinion le jour où, obligée d'attacher aux formes une grande importance, elle a fait des superficies une chose sérieuse, et des manières une si haute science. Elle se moquoit dans son nouvel état et dans sa prétendue perfection, de la rudesse campagnarde du petit nombre de seigneurs qui vivoient encore dans leurs terres; mais elle auroit dû regretter les habitudes qui entretenoient cette espèce d'âpreté, si elle eût été jalouse d'un hommage solide, si elle eût bien calculé ses véritables intérêts.

Ainsi, par un seul déplacement, dont Richelieu fut le premier moteur, mais dont d'autres après lui auroient eu peut-être également l'idée, l'ordre de la noblesse perdit de sa dignité, perdit de son lustre au milieu de la nation, et ce fut contre un crédit de cour qu'on l'obligea d'échanger sa considération politique.

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Cependant, tel étoit encore le reflet de l'ancien éclat des chevaliers français, qu'au milieu des circonstances dont je viens de présenter le tableau, l'ordre de la noblesse eût pu conserver un grand ascendant sur les esprits, si l'on n'avoit pas altéré sa composition; mais elle n'étoit plus la même, depuis qu'une agrégation sans fin de nouveaux anoblis avoit été le résultat des prérogatives accordées à des emplois municipaux et à des charges vénales. On avoit ainsi mis en trafic la plus ancienne et la plus honorable des décorations; et si ce commerce, introduit par les besoins de l'état, n'avoit pas effacé le lustre des grandes familles, il avoit terni l'éclat de la noblesse considérée comme un ordre politique, puisque, sous cette forme conventionnelle, les nobles de race et les anoblis sont égaux en droit de suffrage. On ne peut déterminer le nombre des nouveaux figurans dans cette association, parce qu'on

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