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députés du tiers-état et le nombre des députés des deux premiers ordres, ne pouvoit pas être alléguée comme un obstacle à une délibération commune. On devoit dire, au contraire, que toute espèce de vote, pris à la pluralité des voix, eût été évidemment injuste, eût été sur-tout impraticable, si comme autrefois, les deux ordres privilégiés eussent eu sur le troisième une supériorité de suffrages.

On ne peut imaginer que, pour la prorogation ou pour la nouvelle réparation de cinq cents millions d'impôts, la nation Françoise de 1789 eût docilement reçu la loi des deux ordres en possession de toutes sortes de privilèges. La parité de suffrages entre deux classes si divisées d'intérêts étoit donc l'unique manière de rendre praticable une délibération commune. C'étoit à la faveur d'une disposition si raisonnable, que tous les députés des assemblées provinciales, composées aussi de trois ordres, traitoient ensemble des affaires publiques, et le faisoient pai

siblement.

C'étoit à la faveur d'une disposition si raisonnable que la grande assemblée conventionnelle du Dauphiné s'étoit tellement attachée à une réunion dont elle venoit de faire l'épreuve, qu'elle avoit résolu de

maintenir dans sa mission représentative à l'assemblée de la nation. Et lorsque les députés de cette province parurent ensem→ ble le jour de l'installation des états-généraux, la salle retentit d'applaudissemens.

On avoit vu sans doute les anciens étatsgénéraux délibérer par ordre et former des vœux séparés ; mais le motif de leur convocation, l'objet de leurs discussions, pouvoient-ils être mis en parallèle avec la gravité des intérêts qui avoient provoqué l'assemblée de 1789 ?

Ce n'étoit pas ici Louis XI assemblant, des états-généraux pour reprendre l'apanage du duc de Berry son frère : ce n'étoit pas madame de Beaujeu et le duc d'Orléans assemblant les états de Tours, sous Charles VII, pour se disputer l'autorité suprême : ce n'étoit pas Louis XII assemblant des étatsgénéraux pour assurer le mariage de sa fille avec le duc de Valois ce n'étoient pas enfin des démélés avec les papes ou des querelles de secte qui avoient décidé la convocation des états-généraux de 1789 : c'étoit le systême entier des finances; c'étoit la nécessité de remplacer la médiation des parlemens, la nécessité de subvenir aux refus qu'ils faisoient de proroger les impôts temporaires, d'en autoriser de nouveaux, et de légaliser aucun emprunt : c'étoit encore la

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nécessité de satisfaire ou de calmer cette clameur universelle sur les abus du gou vernement, cette clameur qui avoit forcé le monarque à promettre la convocation d'une assemblée nationale.

Qu'étoit-ce enfin que les impôts accordés par les anciens états-généraux, près des besoins modernes du trésor public, près de ce grand objet qu'il falloit éclaircir et mettre en règle aux états de 1789 ? Les secours accordés par tous les états-généraux depuis le quatorzième siècle, ne formoient pas numériquement la dépense de dix jours en 1788.

Les seuls états où l'on ait accordé des subsides, à partir de l'époque que je viens de citer, ce sont les états de Tours en 1483, et les états de Pontoise en 1551.

Les états de Tours accordèrent douze cents mille livres de taille pour deux ans.

Trois cents mille pour un an.

En tout, quinze cents mille livres, faisant sept à huit millions de notre tems.

Les états de Pontoise accordèrent un droit sur les boissons, évalué à douze cents mille livres faisant aujourd'hui cinq millions.

,

En tout donc, douze à treize millions

de

de la part des états-généraux qui ont voté des subsides depuis le quatorzième siècle (1).

Etoit-ce donc les anciens états-généraux, les uns accordant leur sanction à une somme d'impôts infiniment modique, les autres absolument étrangers aux affaires de finances, et presque tous si foiblement respectés après leur séparation? Etoit-ce de tels états dont les formes de délibération devoient ou pouvoient servir de modèle rigoureux aux états-généraux de 1789, à des états sans ressemblance avec les précédens?

Les rois, comme on le voit, avoient insensiblement oublié les états-généraux, et depuis long-tems ils pourvoyoient aux dépenses publiques, d'abord par des accroissemens de taille, établis de leur simple autorité, ensuite par des édits bursaux de tous genres, revêtus de l'enregistrement des cours souveraines.

Ces cours eurent raison de concevoir des doutes sur l'abus qu'elles avoient fait

(1) Cette évaluation a pour base le prix numěrique du marc d'argent. Elle s'élèveroit beaucoup plus haut en formant le calcul sur le prix des choses; mais dans un article transitoire, je ne dois pas m'arrêter à développer cette distinction.

Tome I.

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(

de leur pouvoir; elles eurent raison de s'en repentir; mais retourner en arrière, sans nuance et sans gradation, et laisser là le trésor royal au milieu de ses embarras, quelle résolution! quelle conduite! C'étoit Atlas qui refusoit tout-à-coup de porter

le Monde.

Le monarque auroit dû, je le crois, insister davantage auprès des parlemens sur les conséquences de leur systême, et sur les dangers d'une résolution si hâtive; mais le monarque, mal conseillé ou emporté par le mouvement universel, s'étoit embarrassé lui-même en accueillant la profession de foi du parlement de Paris. Il l'avoit approuvée avec une sorte de solemnité; et tous les ordres de l'état en applaudissant à ces principes, en les célébrant, y avoient apposé le sceau de l'opinion publique et de la volonté nationale. Et c'étoit près d'une dette immense, près d'un crédit épuisé, près d'un vuide effrayant; c'étoit avec des revenus consommés à l'avance et au milieu de la plus grande confusion, que l'on arrêtoit l'action du gouvernement, que l'on interceptoit ses moyens!

Cependant, la conservation d'un revenu absolument nécessaire au maintien de la foi publique, et le choix des moyens les plus

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