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nières volontés du monarque; enfin, ménagés, négligés, tour-à-tour, selon les tems, le cours de l'opinion et le caractère du prince; quelquefois résistant à toutes les injonctions de l'autorité royale, et quelquefois soumis à enregistrer les volontés du monarque avant de se permettre aucune observation, aucune remontrance; quelquefois intimidant, faisant trembler la cour et quelquefois venant à genoux, comme sous Richelieu, assister à une radiation de leurs registres. Ce n'est pas tout encore, de simples arrêts du conseil, reçus comme loi en matière d'imposition, et fixant l'étendue de la taille sans états-généraux, sans parlemens, et sans aucune solemnité. On ne finiroit pas, si l'on entreprenoit d'indiquer toutes les altérations apportées, en divers tems, aux formes les plus essentielles du gouvernement François. Il n'y a eu de stable que la royauté et la succession dans la ligne masculine; mais toutes les grandes autorités médiatrices ou latérales, soit qu'elles aient appartenu aux pairs, aux seigneurs des fiefs, à l'église, au Pape, à la cour royale, aux états- généraux, et aux parlemens toutes ces autorités ont éprouvé des changemens; toutes ont eu leur progrès, leur déclinaison et ces révolutions ont influé d'une manière plus ou moins directe sur

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la puissance ou le crédit de l'autorité suprême.

Ainsi, ce n'étoit pas la constance invariable des usages qui devoit empêcher de se prêter, en 1789, à des modifications exigées au nom du bien public, au nom de la paix intérieure, au nom des plus grands intérêts.

Et je l'avouerai, quand je rappelle à. mon souvenir les choses passées ; quand je réfléchis à la séance du 23 Juin, aux débats qui l'ont précédée, aux foibles argumens que j'avois à combattre, je crains de n'avoir pas su présenter au roi toutes les considérations propres à faire impression sur son esprit : et c'est à moi-même alors que je m'en prends de l'inutilité de mes efforts. Je trouve bien un accord parfait entre les réflexions qui me servoient alors de guides, et mes pensées actuelles; mais en même temps je suis persuadé que, dans les recherches et les médiations politiques, on apprend tous les jours; car c'est apprendre encore que de découvrir de nouvelles raisons à l'appui de ses premiers apperçus.

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La précipitation avec laquelle les étatsgénéraux furent promis, et l'impatience avec laquelle on pressa l'exécution de cet engagement, ont entraîné de fâcheuses conséquences. Les députés de la nation se

sont réunis avant que personne ait eu le tems de réfléchir à cet évènement politique; avant que personne ait eu le tems de se préparer à une si grande circonstance. On trouvera dans cette réflexion une première explication des fautes du monarque, de la cour, du gouvernement, du clergé, de la noblesse et du tiers-état. Les uns n'avoient pas eu le tems de faire quelques pas en dehors de leurs vieux préjugés, et les autres n'avoient pas eu le tems de se défier de ces aîles légères, avec lesquelles ils croyoient pouvoir s'élever dans les airs, et y planer en maîtres au-dessus de toutes les difficultés politiques.

Ce fut encore avec une précipitation sans égale que les nouveaux rédacteurs de la déclaration du roi, dụ 23 juin, adaptèrent mon projet à leurs vues: et ils le firent avec tant de hâte, que rien n'étoit ensemble.

Il étoit même incompréhensible qu'on persistât dans la résolution de tenir une séance royale, en supprimant la disposition qui seule pouvoit donner à cet acte solemnel d'autorité un caractère de convenance; qui seule pouvoit servir de sauve-garde au langage que le roi devoit tenir pour reprendre son rang avec dignité. Ce langage n'avoit rien de trop fier, quand il paroissoit inspiré par le desir de vaincre

la résistance des deux premiers ordres mais il devenoit imprudent, il étoit hors de mesure, quand il devoit soutenir un systême absolument contraire au vœu national: et l'on mettoit ainsi tout ensemble la forme et le fonds contre soi.

J'AI toujours considéré comme un coup du sort, comme une fatalité sans pareille qu'après l'approbation pleine et entière de mes idées, et au moment de leur exécution, un projet nûrement réfléchi eût été si rapidement déjoué, et qu'il l'eût été par des personnes dont je respecte les intentions, le rang et l'attachement au monarque et à ses droits, mais qui n'avoient pas eu le loisir d'approfondir de si grandes questions, et qui ne rassembloient pas dans leur esprit toutes les circonstances d'une position infiniment compliquée.

Ils servirent aussi, sans y penser, plusieurs passions; car les hommes, placés derrière eux, appercevoient distinctement que leur triomphe m'obligeroit à quitter le ministère. Ils voyoient que, perdant d'une manière éclatante la réputation de mon crédit auprès du roi, et forcé de m'attacher à des mesures absolument en contraste avec mes idées, je ne pouvois rester dans le conseil, ni avec honneur, ni avec bienséance,

ni avec utilité pour la chose publique. Ils s'en réjouissoient à l'avance. Hélas! avoientils raison? Les princes, le clergé, la noblesse n'ont jamais voulu reconnoître une vérité dont j'étois intimément persuadé; c'est que, dans la situation où étoient les affaires, et avec la disposition des esprits, leur cause ne pouvoit être bien défendue que par des hommes circonspects et ils ont toujours considéré comme leurs meilleurs amis les personnes qui agissoient pour eux sans ménagement, et qui rejettoient avec hauteur tous les moyens de conciliation. Quels amis ils ont passé, dans leurs mauvais services, les ennemis les plus dangereux,

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DÉTERMINÉ à quitter le ministère, je ne voulois pas cependant remettre au roi ma démission formelle avant la séance qui devoit se tenir le lendemain. Le délai n'étoit pas long; et sans attacher à moi et à mes actions une importance indiscrète, je crus ce ménagement convenable. Je n'assistai pas néanmoins à cette assemblée solemnelle. Je ne le devois pas; car si je l'eusse fait, le public auroit considéré ma démission comme une résolution décidée par le non-succès d'une mesure que j'avois conseillée. C'étoit trop aussi, je

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