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l'empreinte de tous les sentimens auxquels on voudroit s'associer.

Il faut donc se borner, dans le tems où nous sommes, à recueillir, à préparer les matériaux dont les Tite-Live et les Tacite des âges suivans pourront un jour faire usage. Nous avons mieux connu l'esprit de la Ligue que les contemporains des Guise et des Valois, et nous avons mieux jugé le grand Henri que ses ennemis ou ses courtisans : il en sera de même de la Révolution présente; nos successeurs en découvriront plus sûrement que nous et l'origine et les pre. mières causes; et c'est à eux seuls aussi qu'il appartiendra d'assigner une place fixe aux hommes qui auront paru dans la carrière des affaires publiques, ou au milieu de l'arêne ouverte à la rivalité des différentes ambitions. Hélas ! je le dis à l'avance malheur au plus grand nombre des noms dont l'Histoire perpétuera le souvenir; car il en est peu, ce me semble, destinés à servir de signal à l'admiration ou à la reconnoissance.

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C'est la progression morale de la Révolution Françoise que je veux principalement décrire et cependant je n'imiterai point ces écrivains philosophes, qui, pour expliquer les causes dès évènemens modernes, se transportent aux âges les plus reculés. C'est,

en apparence, une manière de placer son génie à une grande hauteur ; et pourtant il est vrai que plus on établit de distance entre les objets de sa méditation, plus il est aisé de les unir par des liens arbitraires : et il résulte si peu d'utilité de ces rapprochemens fantastiques, que nous suivrons une autre méthodě. Nous ne fuirons point les idées premières ; nous ne rejetterons point les principes généraux ; mais nous nous y laisserons ramener sans effort, et de proche en proche, par les faits et par les réalités.

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Je ne sais à quelle époque de l'Histoire de France on n'auroit pas su présenter une grande insurrection nationale comme une conséquence inévitable des évènemens antérieurs. On eût dit, après le Gouvernement féodal, que le Peuple, justement irrité de sa longue servitude, avoit dû reprendre toute son énergie, et donner des loix à son tour. On eût dit, qu'après les Croisades lassé des sacrifices dont les prédications monastiques avoient imposé l'obligation il avoit dû secouer le joug de l'Eglise et briser jusques au frein des opinions religieuses. On eût dit, qu'après les funestes suites de la démence de Charles VI, après l'appel des Anglois au sein du Royaume, ce même Peuple avoit dû sentir l'immensité des hasards auxquels il étoit exposé par A 2

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la transmission héréditaire du Trône et de la Couronne. On eût dit, qu'après les guerres civiles dont la France avoit été le théâtre sous le règne des derniers Valois, la Nation n'avoit pu s'abstenir de reconnoître tous les dangers attachés à la Royauté, à ce rang unique et suprême qui maintiendroit éternellement les rivalités et les combats des hommes ambitieux de parvenir au commandement. Enfin, après l'épuisement absolu d'hommes et d'argent où se trouvoit le Royaume à la mort de Louis XIV, on eût dit pareillement d'une Révolution nationale, qu'elle devoit arriver nécessairement à la suite des orgueilleux projets d'un Monarque entièrement occupé de lui-même, et qui avoit sacrifié la fortune et le bonheur du Peuple au désir d'élever encore un des siens au rang des Rois. Oui, l'on peut, après tous les évènemens et avec un esprit médiocre trouver une cause du présent dans le passé.

Mais nous devons réduire à sa juste valeur cette assimilation au génie prophétique dont tant de gens se décorent, en se plaçant au-delà de notre âge, et en remontant, s'il le faut, à plusieurs siècles, pour nous donner le premier mot de tout ce que nous voyons.

J'ai occupé une grande place dans le Gouvernement et auprès du roi, à peu d'années

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de distance des États-Généraux; j'étois par conséquent dans une situation où l'on peut découvrir les avant-coureurs d'une Révolution, quand il en existe de réels ou de prononcés. Voici tout ce que j'ai vu. D'abord, la grande force de l'opinion publique. Elle m'avoit singulièrement frappé; et ce n'est point après ses triomphes que je le dis: car je me suis étendu sur ce sujet dans mon ouvrage sur l'administration des Finances, composé immédiatement après ma sortie du ministère, en 1781.

Louis XIV, pendant long-tems, n'avoit connu de l'opinion publique que ses faveurs, et il ne craignoit point de la mettre en crédit. Elle ajoutoit à la gloire du monarque une plus grande solemnité et comme elle s'occupoit entièrement de lui, il crut, sur la foi de sa grandeur personnelle, que les rois pourroient, dans tous les tems, en demeurer les maîtres et les régulateurs. Il se trompa. Le mouvement des esprits, l'émulation des talens, le désir passionné de la louange, toute cette agitation nouvelle dont Louis paroissoit l'astre vivifiant, acquit insensiblement une force qui lui devint propre ; et lorsque ce grand Monarque s'éteignit, les idées et les sentimens qu'il avoit animés, qu'il avoit fait naître, devenus plus indépendans, se développèrent sous diverses

formes. On s'étoit accoutumé à être senti, à être remarqué, et l'on chercha dans la société les encouragemens et les récompenses que l'on ne trouvoit plus à la Cour. Ce fut donc à la ville que l'opinion publique vint établir son empire : et bientôt elle y dispensa des prix et des couronnes, que l'on mit en parallèle avec les honneurs dont les Rois avoient la distribution. Le Régent, Louis XV et son petit-fils, chacun à la manière de leur esprit et de leur caractère, furent souvent embarrassés de cette autorité toujours croissante; et ce ne fut pas sans répugnance qu'ils se virent,. eux et leurs ministres, dans une sorte de nécessité de transiger avec elle. On l'eût volontiers laissée la maîtresse de décider en souveraine du goût et de l'esprit, de l'éloquence et des talens agréables. Mais depuis longtems l'opinion publique avoit franchi cette ligne; et quand l'état des affaires attira les regards, elle ne craignit point de se prononcer avec hardiesse, et contre le Gouvernement, et contre ses mesures. Les livres sérieux se multiplièrent, et les auteurs, avertis par l'esprit du tems, se livrèrent à des discussions sur les droits du Peuple, ou sur les devoirs de l'Administration. Et tandis que, sous Louis XIV, l'illustre Fénélon avoit expié dans l'exil quelques

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