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par commissaires, s'envoyoient récipro quement des orateurs. On observoit scru→ puleusement toutes les étiquettes, on comptoit le nombre des pas que l'on faisoit dans une des trois chambres, pour accom pagner les délégués des deux autres, ou pour aller au-devant d'eux. Il y avoit de ces pas, un tel nombre pour le tiers-état, un tel nombre pour la noblesse, un tel autre pour le clergé, et l'on en tenoit registre. On inscrivoit également les harangues, et ces harangues ressembloient à des déclamations théâtrales plutôt qu'à des controverses sérieuses. Enfin, au milieu des com-` plimens les plus fastidieux, il s'élevoit des querelles sur des phrases inconsidérées, et il fallut, entr'autres, beaucoup de négo. ciations et d'entrevues pour appaiser la fermentation occasionnée par une comparaison impertinente d'un orateur du tiers, qui, en parlant au roi, avoit désigné les nobles comme les adorateurs de la Déesse Pécune. On composa cependant des doléances, et l'on espéroit recevoir quelque satisfaction avant la séparation des états; mais cette séparation fut ordonnée au moment même de la réception des cahiers. Les députés du tiers-état parurent humiliés et désolés d'être contraints à s'en retourner dans leurs bailliages, sans avoir

rien obtenu pour la chose publique ; et voici comment s'explique un député de cet ordre, le rédacteur des procès-verbaux: Quoi! disions - nous, quelle honte, quelle confusion à toute la France, de » voir ceux qui la représentent, en si peu » d'estime et si ravilis.....

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» L'un publie le malheur qui talonne l'é» tat, l'autre déchire de paroles M. le chan> celier et ses adhérens et cabalistes. L'un

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frappe sa poitrine, accusant sa lâcheté, » et voudroit chèrement racheter un voyage » si infructueux, si pernicieux à l'état, et » dommageable au royaume d'un jeune prince, duquel il craint la censure, quand l'âge lui aura donnné une parfaite con»noissance des désordres que les états n'ont » pas seulement retranchés, mais accrus, » fomentés et éprouvés. L'autre, minute >> son retour, abhorre le séjour de Paris, » desire sa maison, voir sa femme et ses » amis, pour noyer, dans la douceur de » si tendres gages, la mémoire de la dou» leur la liberté mourante lui cause ».

que

Les états de 1614 durèrent à peine quatre mois, et en déduisant de cet intervalle tout le tems consumé par des cérémonies ou par d'autres distractions inutiles, il ne resteroit pas six semaines de travail assidu. Certainement les états-généraux dont lo

rassemblement n'avoit servi qu'à signaler la puissance de la cour et la foiblesse des représentans de la nation; de tels états, dont l'histoire avoit eu peine à perpétuer le souvenir, ne pouvoient pas accréditer les idées qui avoient réglé leur forme et déterminé leur composition. D'ailleurs tout étoit changé depuis cent soixante et quinze ans, les mœurs, la disposition des esprits, les sentimens de crainte ou de respect envers la puissance royale, la mesure des connoissances, la nature et l'étendue des richesses; et par-dessus tout, il s'étoit élevé une autorité qui n'existoit pas il y a deux siècles, et avec laquelle il falloit nécessairement traiter l'autorité de l'opinion publique. Aussi le mécontentement du royaume fut-il universel au móment où le parlement de Paris rappela les formes de 1614, en enregistrant la déclaration destinée à fixer l'époque du rassemblement des états-généraux.

Il n'accompagna cet enregistrement d'aucune représentation; et le silence qu'il garda en voyant les notables changer dans tous les points les formes de 1614; le silence qu'il garda au moment où les droits d'élection furent publiquement débattus et fixés, au moment où l'on adopta de nou¬ velles proportions pour déterminer le nom¬

bre des députés de chaque bailliage, enfin au moment des lettres-de-convocation et pendant le cours de toutes les discussions préalables, ce silence fit assez connoître que le parlement ne tenoit à la clause formulaire de son enregistrement, ni par auexamen approfondi, ni par aucune

cun

connoissance éclairée.

Et, en effet, eût-on absolument négligé d'apprécier les grandes altérations apportées par le tems à toutes les circonstances morales, il auroit encore été manifeste que le modèle de 1614 ne pouvoit être littéralement suivi dans un pays accru de plusieurs provinces postérieurement à cette époque, et dont la population, par d'autres causes, s'étoit élevée à un période. jusqu'alors inconnu.

Ce modèle, avant que l'assemblée des Notables en eût fait connoître tous les défauts, étoit devenu l'objet de la critique universelle, et chacun citoit quelques particularités des états de 1614, réellement incompatibles avec l'ordre existant en 1788. Enfin, on se demandoit, si, pour s'asservir à d'anciennes circonvallations de bailliages, il étoit possible, en un siècle de lumières, d'attribuer le même nombre de députés, le même droit représentatif à des districts dont la population étoit tel

lement différente, qu'elle varioit jusque dans une proportion d'un à trente.

Je ne m'arrêterai pas sur des détails qui manqueroient aujourd'hui d'intérêt. Il étoit aisé de faire ressortir les défauts d'un organisation politique tenue hors d'usage pendant deux siècles, et qui, par cette raison, n'avoit pu être modifiée avec les circonstances. Mais en examinant de quelle manière on pouvoit l'adapter à notre tems et à notre âge; de quelle manière on pouvoit concilier le vieux avec le nouveau, Pancien avec le moderne, on appercevoit de grandes difficultés.

Il ne suffisoit pas en effet de convoquer des états-généraux. Il falloit encore qu'ils tinssent de l'opinion la sanction nécessaire à leur autorité; et ce qu'on redoutoit le plus alors, c'étoit de se voir plongé dans le chaos des chaos, si, dans le même tems que les Parlemens refusoient leur assistance au gouvernement, des contestations sur les formes eussent embarrassé, eussent retardé la réunion des représentans de la

nation.

Le conseil du Roi cependant, ne pou-. voit avec sagesse prendre à lui seul la décision d'une infinité de questions toutes importantes, ou par leur rapport avec la

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