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proque dans quelques circonstances qu'ils se trouvent. Le vice est changeant et capricieux: la vertu seule est constante et arrêtée. L'attachement fondé sur l'amour de la vertu n'est pas seulement le plus vertueux; il est encore le plus heureux, le plus tranquille, le plus durable. Il peut n'être pas borné à l'union de deux amis, et s'étendre à tous les hommes vertueux que l'on connaît, et dont on a éprouvé la sagesse. Restreindre cette affection entre deux personnes, c'est porter dans la paisible et sage amitié, la jalousie et la folie de l'amour. Les liaisons si promptes et si passionnées, que forment entr'eux les jeunes gens, sont ordinainement fondées sur quelque ressemblance de caractère, sur quelque similitude de goût, d'occupations, de plaisirs ou d'opinions, absolument indépendantes de la bonne conduite. Le caprice qui les fait naître, les rompt ordinairement; et elles ne méritent, sous aucun rapport, le nom sacré d'amitié.

De toutes les personnes que la nature nous désigne comme les objets propres de notre active bienveillance, les premières sont celles qui ont déjà exercé envers nous cette vertu. La nature qui forma les hommes

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pour cette bonté mutuelle, si nécessaire à leur bonheur, a voulu que chacun d'eux, dût les soins les plus compatissans et les plus généreux, à celui qui lui avait déjà donné de semblables soins. Quoique la reconnaissance ne réponde pas toujours au bienfait; cependant, le sentiment de sa valeur y répond toujours dans la sympathique gratitude d'un spectateur impartial. L'indignation générale contre la bassesse de l'ingratitude, semble même alors accroître le mérite du bienfait. L'homme bienfaisant ne perd jamais tout-àfait le fruit de sa vertu. S'il ne le reçoit pas par la reconnaissance de la personne qu'il a obligée, il le reçoit au centuple par la justice que les autres lui rendent. La bonté attire la bonté; et si le premier objet de nos vœux est d'être aimé des hommes, le meilleur moyen pour y parvenir est de leur prouver par notre conduite que nous les aimons nousmêmes véritablement. Après les personnes que leurs rapports avec nous, leurs services passés, leurs lités personnelles, ont, en quelque sorte, recommandé à notre affection bienfaisante, viennent celles qui ont droit seulement à quelques égards, à quelques bons offices; Tome 11.

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celles, par exemple, qui sont distinguées des autres par une situation remarquable, par le caractère de leurs infortunes, ou par une position élevée, par les richesses et par le pouvoir, ou par la pauvreté et par le malheur. La distinction des rangs, la paix et l'ordre de la société, sont en grande partie fondés sur l'espèce de respect que nous concevons naturellement pour les uns: le soulagement et la consolation des misères humaines ont leur source dans notre compassion pour les autres. La paix et l'ordre de la société ont encore plus d'importance que le soulagement même des infortunés. A l'égard des grands, nous ne pouvons pécher que par l'excès du respect qu'ils inspirent; à l'égard des malheureux, que par le manque de sympathie.

Aussi, les moralistes nous exhortent à la bienfaisance, à la compassion: ils cherchent au contraire, à nous préserver contre les fascinations de la grandeur. Son éclat est en effet, si éblouissant, que les hommes puissaus sont bien souvent préférés aux hommes sages et vertueux. La nature a cependant sagement jugé que la distinction des rangs, la paix et l'ordre de la société, seraient mieux assurés s'ils étaient réglés par la différence

incontestable de la naissance et de la fortune,

que s'ils l'étaient par la différence plus délicate et moins palpable du mérite et de la vertu. Les regards de la fonle aveugle des hommes distinguent l'une; et le discernement exquis de la vertu, peut seul appercevoir l'autre. La sagesse de la nature est donc aussi évidente dans cette combinaison que dans toutes les autres.

Il n'est peut-être pas inutile d'observer que la réunion de plusieurs causes d'affection peut l'accroître beaucoup. L'espèce de faveur et de partialité avec laquelle nous envisageons les grands, lorsqu'aucun motif d'envie ne nous anime contr'eux, redouble lorsqu'à la grandeur ils joignent la sagesse et la vertu. Si malgré cette réunion, ils éprouvent quelques-uns de ces malheurs, auxquels on est si souvent exposé dans une situation élevée, nous avons plus de compassion pour eux que pour les personnes qui, également vertueuses, éprouvent les mêmes malheurs dans une situation moins élevée. Les plus touchans sujets de tragédies ou de romans, sont les infortunes des rois ou des princes magnanimes et vertueux. Si par leur sagesse ou par leur héroïsme ils triomphent de leurs mal

heurs, et recouvrent leur première grandeur et leur première prospérité, nous ne pouvons guère nous empêcher d'éprouver pour eux un enthousiasme et une admiration extravagans. La douleur ou la joie que leurs revers ou leurs prospérités nous inspirent, combinée d'abord avec l'admiration partiale que nous concevons naturellement pour leur situation et pour leur caractère, finit par s'exalter proportionnellement ou par ces prospérités, ou par ces malheurs.

Il est peut-être impossible de poser des règles précises, qui déterminent à quel sentiment nous devons obéir, lorsque deux affections bienfaisantes nous portent vers des objets contraires. C'est à la conscience, c'est à ce juge suprême et impartial, qu'il appartient de décider dans quels cas l'amitié doit céder à la reconnaissance, ou la reconnaissance à l'amitié; dans quelles circonstances nos plus vives affections doivent être justement sacrifiées ou préférées à la sûreté de quelques hommes, dont l'existence dans l'ordre social, fait la sûreté de tous les individus. En nous mettant à la place d'un spectateur impartial, en prenant sa manière de voir, en écoutant sa voix, nous ne nous tromperons

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