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jamais, et nous n'aurons pas besoin des préceptes des casuistes pour nous conduire. Il est cependant quelquefois impossible de concilier les impressions diverses que font naître les différens caractères, les différentes circonstances, les différentes situations et les nuances délicates, ou presqu'insaisissables, qui s'y rencontrent. Tandis que nous admirons dans l'Orphelin de la Chine, la magnanimité de Zamti, qui veut sacrifier son propre fils, pour conserver le faible rejeton de l'antique race de ses souverains, non-seulement nous pardonnons à Idamé des sentimens contraires, mais nous aimons toutes les faiblesses de sa tendresse maternelle, qui, au risque de découvrir l'important secret de son mari, arrache son enfant des mains du cruel tartare auquel on l'avait livré.

CHAPITRE II.

Dans quel ordre la Nature nous impose les Sentimens d'affection que nous devons à la Société.

LE

E même principe qui a déterminé l'ordre dans lequel la nature a recommandé les in

dividus à notre bienfaisance, détermine l'ordre dans lequel les sociétés sont recommandées à notre intérêt, et quelles sont les sociétés qui y ont principalement et premièrement droit.

Le pays ou l'état dans lequel nous sommes nés, dans lequel nous avons été élevés, sous la protection duquel nous continuons à vivre, est ordinairement la plus grande société sur le bonheur ou le malheur de laquelle, notre bonne ou notre mauvaise conduite puisse avoir quelqu'influence. Elle nous doit donc naturellement intéresser davantage indépendamment de nous-mêmes, tous les objets de nos affections, nos parens, nos enfans, nos amis, nos bienfaiteurs, tous ceux que nous aimons et respectons le plus, font partie de cette grande société ; sa prospérité et sa sûreté, font leur sûreté et leur prospérité. Elle doit donc nous être chère, et pour nous-mêmes, et à cause de tous les objets particuliers de nos affections. Les liens qui nous unissent à elle, font rejaillir sa gloire sur nous-mêmes: lorsque nous la comparons aux autres sociétés de la même espèce, nous nous enorgueillissons des avantages qu'elle peut avoir dans cette comparaison,

et nous sommes peinés si elle se trouve leur être inférieure à quelques égards: nous sommes disposés à considérer avec une admiration partiale, et quelquefois exagérée, les hommes illustres, les guerriers, les législateurs, les poëtes, les philosophes, en un mot, les grands caractères qui ont illustré les premiers siècles de son histoire (car l'envie nous permet rarement de juger sans prévention nos contemporains). Le héros qui sacrifie sa vie à la sûreté de notre patrie, ou même à sa gloire, nous paraît agir d'une manière convenable. Nous trouvons qu'il s'est envisagé lui-même comme l'envisage un spectateur impartial, c'est-à-dire, comme un seul individu au milieu de la multitude, comme un individu qui, n'étant pas plus important que tout autre, doit se dévouer au salut et même à la gloire du plus grand nombre: mais tout en trouvant ce sacrifice juste et convenable, nous savons combien il est difficile, combien il est rare d'en être capable. Il nous inspire donc autant d'étonnement que d'admiration, et nous le trouvons héroïque. Le traître, qui, au contraire, sacrifie à son intérêt personnel, l'intérêt de son pays, qui, au mépris de sa conscience, se

préfère honteusement lui-même à tout ce qui doit lui être cher, nous paraît le plus vil de tous les hommes.

L'amour de la patrie nous dispose souvent à voir avec une maligne jalousie la prospérité et l'agrandissement des peuples voisins. Les nations voisines et indépendantes n'ayant point de juge commun de leurs querelles réciproques, vivent souvent dans une crainte et une inquiétude continuelles. Chaque souverain, attendant peu de justice de ses voisins, est porté à les traiter comme il présume qu'il le sera par eux. Le respect pour les loix des nations, ou pour ces règles générales que chaque état indépendant prétend devoir observer dans ses rapports avec un autre état, n'est qu'un mot et une vaine prétention. On les voit tous les jours, pour le moindre intérêt, ou pour la plus légère offense, violer, ou directement éluder ces règles, sans honte et sans remords. Chaque nation prévoit ou croit prévoir son asservissement dans l'agrandissement de ses voisins, et dans l'accroissement de leur puissance; et ces préjugés nationaux si vils et si bas, ont souvent pour cause première le noble amour de la patrie. Cette sentence remar

quable par laquelle le premier Caton terminait tous ses discours au sénat, quel qu'en fût le sujet mon opinion, enfin, est que Carthage doit être détruite, était l'accent naturel du patriotisme sauvage d'une ame forte, mais grossière, irritée jusqu'à la folie par les maux qu'une nation étrangère avait fait souffrir à son pays. Les paroles plus humaines que Scipion Nasica répétait aussi à la fin de tous ses discours : mon opinion, enfin, est que Carthage ne doit pas être détruite, étaient l'expression libérale d'un esprit plus vaste et plus éclairé, incapable de voir avec aversion la prospérité d'un ancien ennemi, que Rome ne ponvoit plus redouter. La France et l'Angleterre peuvent avoir chacune quelques motifs de craindre l'accroissement respectif de leur puissance navale et militaire; mais il est au-dessous de la dignité de deux nations si puissantes de s'envier réci proquement leur prospérité intérieure, l'amélioration de leur agriculture, de leurs manufactures et de leur commerce, la sécurité et le nombre de leurs ports, et leurs progrès dans les sciences et dans les arts: tous ces biens sont le perfectionnement du monde dans lequel nous vivons. Ils rendent l'homme

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