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SV.

Ce qui constitue la valeur.

Mais, au surplus, toutes les attaques qui ont été dirigées contre le droit de propriété ont été motivées par cette erreur que la terre, par elle-même, abstraction faite de la culture, du travail, que tous les objets, toutes les forces gratuitement fournies par la nature constituaient une valeur, quelque chose d'échangeable, par conséquent, contre un équivalent, -et que cette richesse naturelle, non produite par le travail de l'homme, mais accaparée par lui, constituait ainsi, de la part de celui qui s'en était saisi, qui la conservait ou la cédait à d'autres, une véritable spoliation, un enrichissement illégitime aux dépens de la communauté. - Or, une telle supposition est le résultat d'une confusion commise jusqu'à ces derniers temps par tous les économistes, par ceux-là mêmes qui sont les plus favorables au droit de propriété. - De cette confusion répandue dans leurs ouvrages sur la nature de la valeur, les communistes et autres adversaires de la propriété ont singulièrement abusé. C'est, en effet, sur les erreurs des économistes, sur le vague et la fausseté de leurs définitions, de leurs expressions, qu'on s'est appuyé pour échafauder ces systèmes, qui, après tout, se trouvant eux-mêmes fondés sur une erreur, étaient bâtis sur le sable et se sont écroulés au moindre souffle de la vérité. A Frédéric Bastiat, enlevé trop tôt à la science, revient l'honneur d'avoir fait le jour dans cette confusion de l'économie politique. Dans son beau livre des Harmonies économiques, où il a

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enfin donné à la science économique une portée philosophique et pour ainsi dire religieuse, une âme et un cœur dont on accusait cette science de manquer, Frédéric Bastiat a distingué avec soin l'utilité de la valeur, et montré qu'il n'y a qu'une seule chose qui puisse créer et contenir de la valeur, c'est le travail; non pas même le travail dans le sens ordinaire et restreint du mot, non pas le travail tant qu'il n'est exécuté par un homme qu'au profit et dans la préoccupation de lui seul, travail qui ne produit alors que de l'utilité, mais seulement ce travail qui devient un service rendu à un de nos semblables, considéré comme tel par ce dernier, et pour lequel il consent à donner une autre valeur librement jugée équivalente par les deux contractants.

Sur ce point, notre intention ne peut pas être de nous livrer à une discussion approfondie: il la faudrait trop étendue pour qu'elle fût complète, claire et satisfaisante. D'ailleurs, il est inutile, et il serait prétentieux de vouloir refaire ce qui a été si bien fait par un écrivain et un penseur aussi éminent que Fréd. Bastiat. Il suffira de renvoyer à son livre le lecteur désireux d'approfondir cette partie de la question1. Qu'il nous soit cependant permis d'en extraire les quelques passages suivants :

« Je prétends démontrer que si, dans la production des richesses, l'action de la nature se combine avec l'action de l'homme, la première, gratuite et commune par essence, reste toujours gratuite et commune à travers toutes

V. Notamment les chapitres Echange, Valeur, Propriété et Communauté, Propriété foncière, dans l'ouvrage intitulé Harmonies écono miques.

nos transactions; que la seconde représente seule des services, de la valeur; que seule elle se rémunère; que seule elle est le fondement, l'explication et la justification de la propriété. En un mot, je prétends que, relativement les uns aux autres, les hommes ne sont propriétaires que de la valeur des choses, et qu'en se passant de main en main les produits, ils stipulent uniquement sur la valeur, c'est-à-dire sur les services réciproques, se donnant, pardessus le marché, toutes les qualités, propriétés et utilités que ces produits tiennent de la nature. » (V. p. 142.) Et plus loin (p. 217 et s.): « Des chapitres précédents, et notamment de celui où il a été traité de l'utilité et de la valeur, nous pouvons déduire cette formule:

« Tout homme jouit gratuitement de toutes les utilités fournies ou élaborées par la nature, à la condition de prendre la peine de les recueillir ou de restituer un service équivalent à ceux qui lui rendent le service de prendre cette peine pour lui. . . .

« Dieu a mis des matériaux et des forces à la diposition des hommes. Pour s'emparer de ces matériaux et de ces forces, il faut une peine ou il n'en faut pas. S'il ne faut aucune peine, nul ne consentira librement à acheter d'autrui, moyennant un effort, ce qu'il peut recueillir sans effort des mains de la nature. Il n'y a là ni services, ni échange, ni valeur, ni propriété possibles; s'il faut une peine, en bonne justice elle incombe à celui qui doit éprouver la satisfaction, d'où il suit que la satisfaction doit aboutir à celui qui a pris la peine. Voilà le principe de la propriété. Cela posé, un homme prend la peine pour lui-même, il devient propriétaire de toute l'utilité

réalisée par le concours de cette peine et de la naturë. Il la prend pour autrui; en ce cas, il stipule en retour la cession d'une peine équivalente servant aussi de véhiculé à de l'utilité, et le résultat nous montre deux peines, deux utilités, qui ont changé de mains, et deux satisfactions. Mais ce qu'il ne faut pas perdre de vue, c'est que la transaction s'accomplit par la comparaison, par l'évaluation, non des deux utilités (elles sont inévaluables), mais des deux services échangés. Il est donc exact de dire qu'au point de vue personnel, l'homme, par le travail, devient propriétaire de l'utilité naturelle (il ne travaille que pour cela), quel que soit le rapport, variable à l'infini, du travail à l'utilité. Mais, au point de vue social, à l'égard les uns des autres, les hommes ne sont jamais propriétaires que de la valeur, laquelle n'a pas pour fondement la libéralité de la nature, mais le service. humain, la peine prise, le danger couru, l'habileté déployée pour recueillir cette libéralité. En un mot, en ce qui concerne l'utilité naturelle et gratuite, le dernier acquéreur, celui à qui doit aboutir la satisfaction, est mis, par l'échange, exactement au lieu et place du premier travailleur. Celui-ci s'était trouvé en présence d'une utilité gratuite qu'il s'est donné la peine de recueillir; celui-là lui restitue une peine équivalente, et se substitue ainsi à tous les droits : l'utilité lui est acquise au même titre, c'est-à-dire à titre gratuit, sous la condition d'une peine. Il n'y a là ni le fait, ni l'apparence d'une interception abusive des dons de Dieu. Ainsi j'ose dire que cette proposition est inébranlable:

« A l'égard les uns des autres, les hommes ne sont pro

priétaires que de valeur, et les valeurs ne représentent que des services comparés, librement reçus et rendus. »

Puis, appliquant ces principes à la propriété foncière, Bastiat fait voir clairement que la terre donnée gratuitement aux hommes par Dieu, pour les aider à la satisfaction de leurs besoins, reste toujours gratuite à travers les ventes et les échanges; que ce qui est payé dans de semblables transactions, c'est seulement ce qui peut être considéré comme services rendus par le travail antérieur, seule valeur échangeable annexée au sol, mais ne se confondant pas avec lui au point de changer så nature essentiellement inévaluable et providentiellement gratuite. Mais c'est dans Bastiat lui-même qu'il faut lire les magnifiques développements par lesquels il arrive à cette démonstration, ainsi qu'à l'affirmation logique de la grande Harmonie économique, en conséquence de laquelle « la propriété, juste et légitime en soi, parce qu'elle correspond toujours à des services, tend sans cesse à transformer l'utilité onéreuse en utilité gratuite.—« Elle est, dit l'auteur, cet aiguillon qui force l'intelligence humaine à tirer de l'inertie des forces naturelles latentes. Elle lutte, à son profit sans doute, contre les obstacles qui rendent l'utilité onéreuse; et, quand l'obstacle est renversé dans une certaine mesure, il se trouve qu'il a disparu dans cette mesure au profit de tous. Alors l'infatigable propriété s'attaque à d'autres obstacles, et ainsi de suite et toujours, élevant sans cesse le niveau humain, réalisant de plus en plus la communauté et avec elle l'égalité au sein de la grande famille. »

Locke avait déjà vaguement pressenti cette gratuité des

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