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Mars 9. 1788.

main gauche coupé. Comme les femmes mariées et les plus jeunes filles étoient ainsi mutilées, on ne peut rendre raison du motif d'une pareille amputation.

Les vols de toute espèce étoient devenus si fréquens parmi les déportés que chaque jour étoit marqué par la punition de quelques uns de ces malheureux. En général ils étoient si endurcis dans le crime, qu'ils paroissoient insensibles à la crainte d'une punition corporelle, ou même de la mort.

Le principal objet des travaux actuels est l'établissement d'un magasin, d'un bon hôpital, ainsi que la construction des huttes. pour les officiers, les soldats, les prisonniers. Tous ces édifices doivent nécessairement coûter du tems et de la fatigue, car le bois de charpente que fournit le pays n'est guères propre à la construction. Cependant, lorsque les arbres sont sur pied, on diroit qu'ils peuvent servir à toutes sortes d'usages, même à faire des mâts.

Ce qui paroîtra étonnant c'est que le bois qui croit sur ces parages ne peut nager sur l'eau, quoique scié très-mince. Des épreuves répétées m'ont convaincu qu'il ne flotte jamais à la surface et que surle champ il coule à fond.

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La pierre qu'on trouve au port Jackson Mars 9 est très bonne pour bâtir; mais on y manque de ciment. Je crois qu'il n'existe pas une seule pierre calcaire dans tout le pays; et quoique le gouverneur ait pris soin de faire ramasser tous les coquillages que la mer avoit jettés sur la côte, il a été impossible d'en tirer le quart de la chaux nécessaire pour la construction d'une maison où il devoit faire sa résidence. On a posé sur la pierre fondamentale de cet édifice une plaque de cuivre sur laquelle on a gravé l'inscription suivante :

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«Arthur Phillip, écuyer, commandantgénéral sur le territoire de Sa Majesté dans » New-South Wales et ses dépendances, est >> arrivé dans ce pays le 18 janvier 1788 avec » les premiers colons; et le 15, mai de la » même année, la première de ces pierres » a été posée ».

Le Supply revint de l'île Norfolk et nous apprimes que le débarquement des provisions envoyées avec le lieutenant King avoit éprouvé les plus grandes difficultés. Le danger de cet attérage étoit occasionné par la violence de la marée et sur-tout par la quantité de rochers dont la côte est garnie.

Durant cette courte traversée les gens

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Mars 9. du Supply virent une ile qu'on n'avoit pas encore découverte. Elle est située lat. 31a 36' sud, long. 159° 4' est. Le lieutenant Ball qui commandoit ce vaisseau de transport, lui donna le nom de l'île de lord Howe. L'équipage s'y arrêta au retour et le débarquement parut presqu'aussi difficile qu'à l'ile Norfolk. Le riváge étoit couvert en plusieurs endroits d'excellentes tortues (89) de mer, dont la plus petite pesoit au moins cent cinquante livres. On en apporta dixhuit. Cette provision fut d'un grand secours pour ceux des soldats et des prisonniers qui étoient attaqués du scorbut et dont plusieurs pouvoient à peine se soutenir.

Nos gens y trouvèrent aussi en grande abondance une espèce de poule assez semblable pour la forme et la grosseur à la poule de Guinée (*); mais elle en différoit essentiellement quant au plumage. Celles-ci sont blanches, leur tête est surmontée d'une membrane charnue de couleur rougeâtre et semblable à une crête de coq, ou plutôt à un morceau de cire à cacheter. Les pintades n'étant point des oiseaux de vol, nos matelots en abbatirent plusieurs à coups de baton. On trouve encore dans l'île de lord (*) Voyez note 35.

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Howe plusieurs sortes de pigeons aussi peu Mars farouches que ces pintades et dont nos gens se saisirent avec une égale facilité. Cette ile est d'ailleurs presqu'entièrement stérile et n'a pas plus de vingt mille de circonférence.

On déchargea les provisions qui étoient à bord du Scarborough, de lady Penrhyn et de la Charlotte. Ces trois vaisseaux furent mis hors du service de l'expédition et se préparèrent à mettre à la voile pour la Chine, afin de prendre une cargaison de thé, la compagnie des Indes les ayant enregistrés pour cette destination.

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Le gouverneur débarqua à Manly Cove Avril (crique virile), nom qui lui avoit été donné à raison de la conduite ferme et courageuse des naturels du pays. Il étoit accompagné des lieutenans Ball, Johnston, de l'avocat juge, de trois soldats, de deux matelots et de moi. Son intention étoit de remonter jusqu'à la source d'une rivière qu'on avoit découverte quelques jours auparavant. Mais nous trouvâmes cette entreprise impossible à cause d'un hallier et d'un marais qui se prolongeoient jusqu'au bord de cette rivière. Cependant le gouverneur qui ne vouloit rien négliger pour acquérir une exacte connois

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Mars. sance du pays passa la rivière à gué. Nous 1788. avions de l'eau au-dessus de la ceinture. Par

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ce moyen nous espérions éviter le hallier et le marais; mais malgré toute notre persévérence, nous fûmes enfin obligés de rétrograder et de nous avancer le long du rivage à un mille ou deux vers le nord. Alors nous trouvâmes une petite lagune d'eau salée sur laquelle nous vimes neuf oiseaux assez semblables au cigne noir (90), ou rara avis des anciens. Nous leur tirâmes plusieurs coups de fusil; mais nous en étions trop éloignés pour qu'il fut possible de les atteindre. Cependant ces décharges fréquentes leur firent prendre leur vol vers la mer dont nous n'étions qu'à une trèspetite distance. Ces ciseaux s'envolèrent dans le même ordre qu'observent les canards sauvages, c'est-à-dire, l'un devant l'autre. S'ils fussent restés sur cette lagune nous les eussions pris pour des cignes noirs. Mais en les voyant dans l'air, nous apperçûmes à l'extrémité de leurs ailes quelques plumes blanches. Toutes celles des autres parties de leur corps étoient parfaitement noires. Ces oiseaux ne nous parurent point aussi gros que les cignes d'Europe; mais leur forme étoit la même à l'exception des alles qui sont trop petites pour le corps.

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