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peuple ne laissa point échapper aucune étincelle de cette opposition généreuse dont auroit été capable toute autre nation qui auroit su connoître et apprécier ses véritables avantages.

Cette sorte d'éteignement ne pouvoit échapper à l'empereur, et devoit non-seulement lui inspirer le desir de remonter à la source du mal, mais encore le fortifier dans l'opinion qu'il avoit conçue que le seul moyen d'arracher les Belges à cette condamnable stupeur étoit de mettre à exécution ce plan de régénération absolue dont il s'occupoit sans cesse. Si dans ces circons tances il témoigna peu d'estime pour la raison de la multitude; s'il se crut forcé de traiter ses sujets comme des enfans mineurs, afin de mieux servir leurs intérêts, qui ne trouvera pas cette erreur pardonnable? Qui ne plaindra pas le monarque dont le peuple est resté en arrière de son siècle au point de ne pouvoir plus veiller lui-même à ses besoins ?

L'indifférence des Belges pour les réglemens de l'empereur, qui n'avoit cependant d'autre but que de rendre leur pays encore plus florissant, et bientôt après les actes

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contradictoires qu'ils se permirent, leur acharnement à entraver les nouvelles mesares qu'il avoit adoptées, expliquent ce phénomène qui sans cela auroit dû paroître une bizarrerie dans un prince dont les idées sur les devoirs des grands régisseurs d'hommes étoient si sévères et si exaltées. Je veux parler du projet connu d'un échange, par le moyen duquel il auroit abandonné à leur destin des hommes si récalcitrans aux lumières de la raison et à l'amour de l'ordre. Du moins est-il dans la nature des choses qu'un monarque qui trouve des obstacles invincibles à l'achèvement de ses plans d'amélioration songe à secouer un si dur fardeau. Alors il doit donner un autre cours à son activité, et la consacrer au bonheur et A la prospérité des provinces qui sont les lus proches de lui: mais avant que le plan de Joseph eût entiérement échoué, et que la confédération germanique eût rendu sa conduite invraisemblable aux yeux de la postérité, ses réformes dans les Pays-Bas prenoient déjà un aspect sérieux.

I

On demande : l'empereur n'a-t-il point outrepassé les bornes de son autorité et transgressé les loix de la justice par l'in

troduction de ses nouveautés ? Cette question faite depuis long-temps n'est point encore résolue; tu sais qu'elle est ma manière de voir sur les propositions de ce genre, dans lesquelles chaque parti prend pour base fixe la position où il se trouve, et qu'aucun ne veut ramener aux principes. Les hommes penseurs, et non ces hommes machines qui sont la proie de toutes les impressions nouvelles; les penseurs, dis-je, qui ont su s'affranchir des chaînes du préjugé peuvent dans une telle circonstance, où le bonheur de tout un peuple dépend du gouvernement et des idées d'un seul seul, éviter de promulguer de sang - froid une décision absolue, et desirer que l'usage, les préjugés, leur source même, et tout ce qui fait considérer une autorité comme sacrée et inattaquable soit mis dans la balance. Mais leurs actions sont-elles toujours en équilibre avec leurs pensées? Ne leur arrive-t-il point de favoriser sans le vouloir un de potisme plus dur encore que celui qu'ils combattent ?

Les suites des réformes de l'empereur furent la résistance, linsurrection et la guerre. Il falloit que le sang de plusieurs milliers d'hommes coulât; que le repos de

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plusieurs millions d'individus fût sacrifié. Je ne nierai point que les vues de Joseph ne fussent utiles et estimables: mais lorsqu'il s'agit du bien-être de tant d'hommes, doit on employer des moyens coërcitifs pour contraindre un peuple à se désister de certains avantages, à moins qu'on ne les remplace par d'autres dont il puisse jouir immédiatement? Ne vaudroit-il pas mieux suivre cette belle maxime du sage Bonafide? « En politique, si le bien que je pense faire va trop loin, et qu'il approche des > bornes du mal, j'aime mieux ne pas faire » le bien; car la connoissance du mal est » une connoissance positive: il n'en est pas » de même de celle du bien ».

Au surplus, le trône se défend si peu et si mal des entreprises de l'erreur, que dans de semblables circonstances il en devient lui-même la source. L'empereur a pu réellement se tromper. Il a même pu vouloir dans de bonnes vues des choses injustes en elles-mêmes, et dangereuses par leurs conséquences. Mais si Joseph n'a point réussi dans les Pays-Bas, du moins il connut ce qui étoit bon et juste; en un mot, ce qui convenoit à la véritable destination de

l'homme. Or, devons-nous en exiger davantage? Et ces tentatives quoiqu'infructueuses ne sont-elles pas encore préférables à l'insouciance de la plupart des souverains de l'Europe? Nier un semblable principe seroit s'opposer aux progrès des connoissances, et exposer les peuples à subir la loi du plus fort.

A tous ces motifs politiques, on peut en ajouter bien d'autres encore tirés des grands principes de la morale universelle. Mais pouvons-nous assurer que dans les circonstances actuelles ils conviennent réellement à tous?« Autre temps, autres mœurs ». La pensée de Lessing est également noble et vraie : « Ce qui coûte du sang n'est certai» nement pas digne qu'on en répande Mais doit-on en conclure que ce poëte sublime, ce philosophe célèbre regarde tout le

sang versé depuis tant de siècles comme entiérement inutile au bonheur des peuples? Un génie aussi transcendant que le sien ne pouvoit ignorer que tout ce qui existe est nécessaire. Les nations civilisées ont, dit-on, prodigué la mort. Mais peuton nier qu'il falloit des moyens violens pour naturaliser la vérité, et que, sans toutes ces

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