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chez lui, où d'autres personnes qui devoient également partir sur la même tartane, se trouvoient déjà. Il me prévint que M. le commandant étoit très en colère contre moi particulièrement, parce qu'étant officier, je quittois Cette sans son agrément. Quoique j'eusse pu me dispenser d'accéder à une prétention aussi singulière, nous nous rendîmes chez le commandant. C'étoit un officier d'invalides, et il se nommoit Quérelle. S'adressant aussitôt à moi, il me dit: Je suis étonné monsieur , que vous ne m'ayiez pas fait visite; je vous aurois invité à manger ma soupe. Monsieur, lui répondis-je, vous pardonnerez aisément à un étranger, à un voyageur, à un officier qui n'est point attaché au service militaire de terre, d'avoir ignoré votre existence, quelqu'importante qu'elle soit, et les soupes ne font point du tout l'objet de mes recherches. Cela suffit, monsieur, reprit M. Quérelle, un peu déconcerté, vous pourrez partir quand bon vous semblera; quant à tout ce mondelà, ajouta-t-il avec un ton de dignité, et en se tournant vers mes compagnons de voyage, qu'il aille, je ne m'en mêle pas. Nous sortîmes, en riant de bien bon cœur de cette

petite aventure, dont l'analogie avec le nom du commandant étoit si frappante.

Le vent s'étoit élevé, la mer étoit agitée, le ciel étoit couvert : tout annonçoit l'approche d'un mauvais temps. Notre patron ne se soucioit pas de sortir du port; il céda néanmoins à mes instances, et nous mîmes à la voile, tandis que les autres tartanes restèrent, quoique nous dussions naviguer de conserve. La nuit fut orageuse, et une houle fort vive fatiguoit extrêmement notre petit bâtiment. L'on connoît ce que cette partie de la Méditerranée, dans laquelle le Rhône se jette, a de dangereux pour la navigation. C'est de là qu'on l'a appelée golfe de Lion (mare Leonis), comme étant, pour ainsi dire, terrible et cruelle à raison des tourmentes qu'on y éprouve et des naufrages qui n'y sont pas rares, et ainsi qu'on le pense communément, du nom de la ville de Lyon, très-éloignée de ces parages. Nous en fûmes quittes pour quelques instans d'inquiétude; et, sans avoir éprouvé d'accidens, nous entrâmes dans le port de Marseille, d'où je partis sur-lechamp pour Toulon.

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CHAPITRE

I I I.

DÉPART DE TOULON.-RELACHE.-CÔTES DE LA CORSE.-GÊNES.-OPÉRA.-ISLE D'ELBE ET ISLES ADJACENTES. - Cour DE VENT. ARRIVÉE A PALERME.

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Ce fut le 26 avril 1777, à dix heures du soir, que la frégate l'Attalante, l'une des plus belles de la marine française, mit à la voile de la rade de Toulon. M. Durfort la commandoit, et elle étoit armée de près de trois cents hommes d'équipage et de trentedeux pièces de canon. Quelques personnes de Versailles, Mr. et Mme. Tessé, M. d'Ayen, M. Meung, avoient obtenu la permission de s'y embarquer, et on devoit les conduire à Palerme, à Malte et à Syracuse. C'étoit ce qu'on appeloit autrefois des grands; mais ils avoient déposé l'orgueil des cours, et étoient devenus des gens fort agréables. Madame Tessé, l'une des femmes de ce temps qui avoient le plus d'esprit, donnoit le ton à cette petite colonie de courtisans; et l'honnêteté, la franche et gracieuse loyauté

du commandant, le choix des officiers, faisoient, de la réunion de l'Attalante, la société la plus aimable, et telle qu'il auroit été difficile d'imaginer qu'elle se trouvât sur la mer. De son côté, M. Tott avoit avec lui un officier de cavalerie et un conseiller au Châtelet, association bizarre et digne de son auteur. Le citoyen Venture, savant interprète des langues orientales, et qui est aujourd'hui avec l'armée d'Egypte, étoit aussi, de l'expédition. Il n'étoit pas aisé de loger tant de monde; l'on fut obligé de désarmer les quatre canons de l'arrière, pour faire des cabanes dans la chambre; et - la sainte-barbe étoit tellement encombrée par les lits qu'on y avoit dressés, qu'on ne pouvoit s'y retourner.

Nous étions sortis par un temps favorable, mais qui ne fut pas de longue durée. Le vent devint bientôt contraire, en passant avec violence à l'est. Le ciel, couvert d'épais nuages, versoit une pluie continuelle. Dans la matinée du lendemain, des oiseaux voloient autour du vaisseau. Je distinguai des tourterelles, des petits pluviers à collier et un blongios. Plusieurs de ces oiseaux se posèrent sur les agrès, et ils étoient

tellement fatigués et étourdis par la tempête, que l'on prit à la main quelques pluviers (1), et l'espèce de crabiers, connue sous le nom de blongios (2).

Après avoir inutilement tenté de nous élever au vent de la côte, en courant des bordées, il fallut chercher un abri, et nous jetâmes l'ancre à deux heures du soir, le lendemain même de notre départ, à la rade des Vignettes, dans la baie de Toulon. La côte près de laquelle la frégate étoit mouillée, est haute; sa culture très-variée, les bastides placées de distance en distance (3), l'aspect riant qu'elle présente, contrastent agréablement avec les montagnes arides et grisâtres qui sont derrière elle, et qui forment le fond du tableau. C'est néanmoins sur la pente de quelques-unes de ces montagnes, que se nourrissent de plantes substantielles et odori

(1) Pluvier à collier. Buffon, hist. nat. des Ois., et petit pluvier à collier des pl. enlum., no. 921.Charadrius hiaticula. L.

(2) Blongios. Buffon, hist. nat. des Ois., et blongios de Suisse, pl. enlum., no. 328. — Ardea minuta. I.

(3) C'est ainsi qu'on nomme, dans les départemens méridionaux, de petites maisons de campagne, que les articuliers aisés bâtissent aux environs des villes.

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