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l'on ne suppose pas qu'elle avoit eu des maîtres; car on peut la comparer à cette Pythonisse, qui n'entroit en délire, et n'étonnoit par ses discours, que lorsque le trépied, couvert de la peau du serpent, enflammoit ses esprits.

Cet événement de la réunion qui causa une joie si délirante, entraîna la dissolution de l'autorité consulaire qui régissoit Lyon, depuis un temps immémorial. Elle disparut devant un comité, composé tout-à-coup de commissaires des trois ordres, qui s'empara des affaires publiques, et s'établit à sa place, dans l'hôtel de ville. Leur inexpérience eut besoin de permettre un reste de vie au consulat ; ils en appellerent le principal échevin à leurs séances, et laisserent la police à l'ancien commissaire. Mais l'un et l'autre trouverent plus de mortifications qu'ils ne rendirent de services, dans des fonctions qu'on ne leur laissoit qu'avec défiance.

Ce nouveau corps administratif, soit par son impéritie en des circonstances aussi critiques, soit par l'effet de sa composition hétérogene, soit par celui de sa volonté, sembloit lâcher la bride aux irruptions populaires. Elles éclaterent avec les cris de liberté, d'égalité, dans le temps même que. Mirabeau tonnoit à Versailles, pour que le roi Tome I. Hist. de Lyon.

B

renvoyât les troupes dont il s'étoit environné; dans le temps même que l'on agitoit les bourgeois de Paris, par la crainte de brigands supposés ; et qu'on répandoit dans les campagnes, l'ordre de brûler des châteaux. Les barrieres de Lyon furent alors incendiées par des bandits inconnus, si acharnés, qu'on ne pût les empêcher de consommer leur entreprise, et si heureux qu'on n'en découvrit aucun.

Cet incendie fut une traînée de poudre qui sembla mettre le feu aux châteaux du Dauphiné, dans le voisinage de Lyon. En se promenant sur les quais de la ville, on voyoit toute en flammes, la partie de cette province qui y touche. Les Lyonnois, émus par cet affreux spectacle, le furent bien davantage par les cris de désespoir que poussoient vers eux, les propriétaires et les principaux habitans de ce pays ainsi désolé. La jeunesse de Lyon prit les armes; et, guidée par des citoyens, négocians pour la plupart, elle alla donner la chasse aux incendiaires. Elle en arrêta quelquesuns, et elle sauva ce que leur torche n'avoit pas encore dévoré.

Cette action mémorable devint, aux yeux de la faction qui commandoit ces forfaits, un premier titre à sa haine contre les Lyonnois; et les

chefs de cette expédition fúrent dès-lors notés par la malveillance. On ne leur pardonna pas sur-tout d'avoir livré à la justice deux coupables, qu'elle avoit fait pendre sur les lieux du délit.

Alors la justice, encore exempte des altérations qu'elle a subies depuis, n'avoit point déposé la sévérité de l'ancienne jurisprudence contre de tels crimes. Elle ne connoissoit point encore cette indulgence pour certains attentats, commandés et payés, que l'innovation des intentions révolutionnaires a fait absoudre, dans des temps postérieurs. Le monstre qui voulut, sur la personne d'un soldat du régiment suisse de Sonnenberg, alors caserné à Lyon, donner le signal d'un massacre semblable à celui des Foulon, Berthier et Flesselles, n'échappa point à la rigueur des loix, malgré la confiance qu'il en avoit. Il expia sur la roue, cet assassinat dont les détails, tout horribles qu'ils sont, ne sauroient être indifférens à l'observateur.

Ce régiment inébranlable dans son amour de l'ordre, imprimoit trop de contrainte aux scélérats pour qu'ils ne fussent pas irrités contre lui, Mais n'osant l'attaquer en corps, ils chercherent à s'en venger sur des soldats, pris isolément. L'un de ces militaires est assailli par quelques brigands dans la promenade Perrache il se dé

fend sans succès; les assassins, ayant en tête un nommé Saunier, cordonnier, le traînent, en l'accablant de coups, du côté de la ville, jusqu'au plus prochain réverbere, où Saunier, avant de suspendre cet infortuné qui vivoit encore, lui extirpe les yeux avec les instrumens de son état. Quelques femmes l'aident avec leurs ciseaux; ensuite tous ensemble le hissent au bras de la lanterne, qui se casse; le cadavre tombe: ils le transportent à un autre réverbere qui leur semble plus convenable, par sa position sur la place de Louisle-Grand, dite de Bellecour: parce que c'étoit le quartier préféré de la noblesse.

Pendant cette premiere scene de meurtre, si facilé à arrêter, et qui dura néanmoins depuis cinq heures du soir jusqu'à onze, le Lafayette que la nouvelle garde nationale de Lyon avoit pour chef, Dervieu du Villars, dormoit, ou s'étoit caché. Il ne parut qu'après que le crime fut consommé; et tout le service qu'il rendit au malheureux suisse, fut de faire transporter à l'hôpital, son cadavre déchiquetté.

Cet assassinat, destiné sans doute à devenir le signál d'une grande effusion de sang, eut des suites propres 1à déconcerter ceux qui pouvoient la vouloir. Le régiment suisse, instruit dans ses

casernes de cet horrible attentat, avant même qu'il ne fut consommé, youloit s'élancer hors de la consigne, pour venir éteindre dans le carnage, la fureur qu'il ressentoit. Il eût causé des malheurs épouvantables, et fourni de spécieux prétextes à son renvoi, tant desiré par les anarchistes. Mais les chefs de ce corps le retinrent avec une grande prudence; et le régiment leur rendit un bel hommage d'estime et de soumission, en leur sacrifiant l'impétuosité de sa vengeance.

Necker, renvoyé du ministere, pendant que ces événemens se passoient à Lyon, ne laissa pas cette ville indifférente sur sa retraite. Il y avoit trop d'amis, pour qu'on n'y réclamât pas en faveur de son rappel. On proposa au comité de le demander au roi; et, pour donner à cette demande, les couleurs du vœu de toutes les classes, plusieurs orateurs parlerent dans le même sens, au nom de chacune d'elles. Les plus remarqués furent Dubois, commis-associé d'un banquier, lequel montra pour Necker, un enthousiasme analogue à celui qu'il avoit manifesté dans la chambre du tiers; et l'avocat Lemonthey, enfant gâté des protestans (1), qui, parlant pour la classe ignorante

(1) Il avoit fait imprimer plusieurs pamphlets en leur faveur, quelque temps avanti a révolution.

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