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1781.

Mars.

Cependant, à cette même heure, ils nous avertirent que le tubou venait nous rendre visite. Dès qu'il approcha, tous les canots qui ceignaient la frégate à tribord, s'écartèrent. Je reçus le tubou avec toute l'honnêteté possible. Son âge et sa grosseur énorme lui avaient fait perdre l'agilité nécessaire pour monter à mon bord; de sorte qu'il fallut que ces équis, que j'avais regardés jusqu'alors comme de petits rois, le soulevassent par les épaules, pendant qu'il montait l'escalier. Il était suivi de sa femme, dont le visage surpassait en beauté celui de toutes les autres femmes que nous avions vues sur cette isle; et j'aurais presque juré dès lors qu'elle était fille de quelque Européen, tant étaient touchantes les graces que je remarquais en elle: comme elle était tout au plus dans sa vingtcinquième année', la jeunesse ajoutait encore à ses agrémens. Ils s'assirent l'un et l'autre sur le banc de la patience'; et tous les autres, profondément prosternés, baisèrent les pieds du tubou. Il m'apportait en présent un canot * plein de patates. Par reconnaissance, je les revêtis l'un et l'autre d'une écharpe de soie de couleur de feu, descendant du cou à la ceinture, à laquelle je suspendis, à l'aide d'un.

Le banc de patience des Espagnols est apparemment celui que nous appelons banc de quart.

́ ́ Je traduis toujours le terme espagnol canoa par canot; mais ces canots de la mer du Sud n'étaient probablement que des pirogues.

ruban incarnat, deux piastres fortes, portant l'empreinte de l'image de notre auguste souverain. Je distribuai, en même temps, plusieurs réales à la même empreinte, pour être, dans la suite des temps, des témoins irréfragables de notre relâche dans ces isles. La subordination des équis envers le tubou était telle, qu'aucun d'eux n'osa s'asseoir en sa présence son fils même, qui affectait, avant son arrivée, une gravité majestueuse, était maintenant aussi respectueux que les autres. Je puis dire, avec vérité, que le tubou daigna à peine les honorer d'une ou de deux paroles. Je les conduisis à la grande chambre; ils furent ravis d'admiration à la vue de l'armement de la frégate et des autres choses que je leur montrai. Enfin, très-satisfaits de notre bon accueil, ils partirent, après nous avoir donné les assurances les moins équivoques de la plus étroite amitié, et après mille baisers et embrassades que le bon vieillard ne cessait de me donner.

Pour éviter les désordres auxquels les équipages se livrent souvent lorsqu'ils descendent. à terre, je publiai un ban, par lequel je menaçais des peines les plus sévères quiconque inquiéterait, de quelque manière que ce fût, ces insulaires.

J'avertissais cependant mes gens de se tenir, à tout événement, sur leurs gardes; et

*La piastre contient vingt réales; la réale vaut un peu plus de cinq sous de notre monnaie.

1781.

Mars,

Mars.

pour

donner aux Indiens une idée de la force 1781. de nos armes, je fis tirer quelques coups de canon contre les rochers: les éclats que les boulets et la mitraille enlevèrent, leur causèrent la plus grande frayeur; ils me supplièrent de ne pas réitérer. Cette décharge, faite en présence de douze ou quinze cents personnes, produisit l'effet que je desirais; elle feur inspira la crainte de nos armes, et j'espérai que dans la suite ils ne me mettraient pas dans la nécessité de les employer contre eux.

6.

Le 6, je pris parmi les gens de mon équipage quinze hommes bien armés de fusils pistolets, sabres, cartouches, et je m'embarquai avec eux dans la chaloupe, armée de quatre pierriers. Nous descendîmes sur la plage, que je trouvai couverte d'hommes et de femmes; je les fis écarter, et je fis ranger mes gens en ordre et sous les armes, à dix vares de distance de la chaloupe : les pierriers furent braqués contre le groupe des Indiens, pour servir en cas que nous nous apperçussions de quelque mouvement hostile.

Le fils du tubou s'offrit pour conduire un de mes gens à une source d'eau vive: mais comme, après avoir marché une demi-heure et monté une petite colline, il lui dit qu'il leur restait encore autant de chemin, mon envoyé prit le parti de revenir à la plage, où je l'attendais. J'avais cependant fait creuser un puits sur le rivage: quand il fut au niveau de la

* La vare est d'environ trois pieds de roi.

pas

mer, il donna de l'eau; mais elle n'était potable. J'en fis creuser un autre à vingt vares de la plage: mon but était d'éviter la nécessité de lever l'ancre et de me porter, avec la frégate, plus dans l'intérieur de l'archipel, où ils m'assuraient que je trouverais de l'eau. Il fallait employer pour cela plusieurs jours, et je voulais ménager le temps.

"

Le 7, je fus, dans ma chaloupe, avec un détachement bien armé, et accompagné d'un Indien, à un des lieux où l'on m'avait dit

que trouverais de l'eau; mais cette eau était à une trop grande distance de, la frégate. Je fis remplir quelques barils, et retournai au port, dans la résolution de faire reprendre l'excavation du puits commencé : je descendis à terre le même jour, toujours avec les mêmes précautions; l'ouvrage du puits avançait, je le laissai en état de donner de l'eau le lendemain.

Le tubou ou roi vint me rendre visite en grand cortége: les équis étaient rangés sur deux files, l'extrémité de chaque file était occupée par les vénérables anciens; ceux-ci marchaient auprès du roi. Le tubou, pour preuve de sa tendre amitié, me fit les plus grandes caresses, et m'embrassa cent fois. Son cortége s'assit, formant un grand cercle, dans le même ordre qu'il était arrivé. On apporta deux tapis de palmes; le roi s'assit sur l'un, et me fit asseoir sur l'autre, à sa droite. Tous gardaient un profond silence: seulement ceux qui étaient près du tubou

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que leur grand âge rendait sans doute les plus 1781. respectables, répétaient fidèlement toutes ses Mars. paroles. On apporta bientôt des racines, avec lesquelles on fit, dans des espèces d'auges une boisson qui devait sans doute être fort amère, à en juger par les gestes de ceux qui en burent. Ce rafraîchissement fut servi dans des vases faits de feuilles de bananier. Trois ou quatre jeunes Indiens nous en offrirent à moi et au tubou les premiers je n'en goûtai point; la vue seule m'en répugnait. L'insulaire le plus voisin du tubou désigna ceux qui en devaient boire; on n'en servit point aux autres. On mit ensuite devant moi des patates grillées et des bananes parfaitement mûres : j'en mangeai. Peu après, je vis paraître deux canots remplis de provisions semblables, destinées à être réparties entre mes soldats.

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Après ce rafraîchissement, le tubou se retira chez lui : je lui rendis visite, laissant à la tête de ma troupe le premier pilote, avec ordre de n'en laisser approcher personne, sous quelque prétexte que ce pût être.

Le tubou me fit le meilleur accueil possible: la reine parut aussitôt, précédée de huit à dix jeunes filles, âgées de seize à dix-huit ans toutes la servaient; les unes écartaient les mouches qui pouvaient l'incommoder; elle s'appuyait sur les autres : elle était enveloppée de plusieurs mantes, qui la grossissaient extrêmement. Elle nous accueillit avec un visage riant; elle répéta gracieusement le mot liley, liley, liley, qui signifie fort bien, à

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