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cette tribune pour y être combattué par la parcimonie, ou discutée par la froide raison, quand elle doit être jugée par le sentiment.

<< Cette expédition sera pour M. de la Pérouse, ou pour sa mémoire, la plus glorieuse récompense dont vous puissiez honorer ses travaux, son dévouement ou ses malheurs. C'est ainsi qu'il convient de récompenser.

«

De pareils actes illustrent aussi la nation qui sait s'y livrer; et le sentiment d'humanité qui les détermine, caractérisera notre siècle. Ce n'est plus pour envahir et ravager que l'Européen pénètre sous les latitudes les plus reculées, mais pour y porter des jouissances et des bienfaits; ce n'est plus pour y ravir des métaux corrupteurs, mais pour conquérir ces végétaux utiles qui peuvent rendre la vie de l'homme plus douce et plus facile. Enfin l'on verra, et les nations sauvages ne le considéreront pas sans attendrissement, l'on verra, aux bornes du monde, de pieux navigateurs interrogeant avec intérêt, sur le sort de leurs frères, les hommes et les déserts, les antres, les rochers, et même jusqu'aux écueils; on verra sur les mers les plus perfides, dans les sinuosités des archipels les plus dangereux,

autour de toutes ces isles peuplées d'anthropophages, errer des hommes recherchant d'autres hommes pour se précipiter dans leurs bras, les secourir et les sauver. »

A peine les navires envoyés à la recherche de la Pérouse furent-ils partis, que le bruit se répandit qu'un capitaine hollandais passant devant les isles de l'Amirauté, à l'ouest de la nouvelle Irlande, avait apperçu une pirogue montée par des naturels qui lui avaient paru revêtus d'uniformes de la marine française.

Le général d'Entrecasteaux, qui commandait la nouvelle expédition, ayant relâché au cap de Bonne-Espérance, eut connaissance de ce rapport: malgré son malgré son peu d'authenticité et de vraisemblance, il n'hésita pas un seul instant; il changea son projet de route pour voler au lieu indiqué. Son empressement n'ayant eu aucun succès, il recommença sa recherche dans l'ordre prescrit par ses instructions, et il l'acheva sans pouvoir obtenir le moindre renseignement ni acquérir la moindre probabilité sur le sort de notre infortuné navigateur.

On a diversement raisonné en France sur la cause de sa perte : les uns, ignorant la route

qui lui restait à parcourir depuis Botany-Bay, et qui est tracée dans sa dernière lettre, ont avancé que ses vaisseaux avaient été pris dans les glaces, et que la Pérouse et tous ses compagnons avaient péri de la mort la plus horrible; d'autres ont assuré que devant arriver à l'isle de France vers la fin de 1788, il avait été victime du violent ouragan qui devint si funeste à la frégate la Vénus, dont on n'a plus entendu parler, et qui avait démâté de tous ses mâts la frégate la Résolution.

Quoiqu'on ne puisse combattre l'assertion de ces derniers, on ne doit pas non plus l'admettre sans preuve. Si elle n'est point la vraie, la Pérouse a dû probablement périr, par un mauvais temps, sur les nombreux ressifs dont les archipels qu'il avait encore à explorer, doivent être et ont en effet été reconnus parsemés, par le général d'Entrecasteaux. La manière dont les deux frégates ont toujours navigué à la portée de la voix, aura rendu commun à toutes deux le même écueil; elles auront éprouvé le malheur dont elles avaient été si près le 6 novembre 1786, et auront été englouties sans pouvoir aborder à aucune

terre.

Le seul espoir qui pût rester serait qu'elles

eussent fait naufrage sur les côtes de quelque isle inhabitée; dans ce cas peut-être existe-t-il encore quelques individus des deux équipages sur une des innombrables isles de ces archipels.. Éloignés de la route parcourue, ils auraient échappé aux recherches, et ne pourraient revoir leur patrie que par l'effet du hasard qui y conduirait un bâtiment, toute ressource leur étant probablement enlevée pour en construire un.

On ne peut néanmoins se refuser d'observer que les sauvages font les trajets les plus longs dans de simples pirogues; et on peut juger, à l'inspection de la carte, que si les naufragés avaient abordé soit dans une isle déserte, soit parmi des sauvages qui les eussent épargnés, ils auraient pu, depuis neuf ans, parvenir de proche en proche dans un lieu d'où ils auraient donné de leurs nouvelles; car il est probable qu'ils auraient tout tenté pour sortir de cet état d'anxiété et d'isolement pire que la mort. Si l'espérance qui nous reste n'est donc pas nulle, elle est du moins bien faible.

Un navigateur a déclaré avoir des indices du naufrage de la Pérouse: on va juger de la confiance qu'ils méritent, par sa déposition, que je citerai littéralement sans me permettre

d'autre observation que de comparer l'auteur avec lui-même, et de rapprocher son dire de la relation de Bougainville.

Extrait des minutes de la justice de paix de la ville et commune de Morlaix.

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George Bowen, capitaine du vaisseau l'Albemarle, venant de Bombay à Londres, et conduit à Morlaix, interrogé s'il avait eu connaissance de la Pérouse, parti de France pour le tour du monde, a répondu qu'en décembre 1791 il a lui-même apperçu, dans son retour du port de Jakson à Bombay, sur la côte de la nouvelle Géorgie ', dans la mer orientale, les débris du vaisseau de M. de la Pérouse, flottant sur l'eau, et qu'il estime

et

Reconnue par Shortland, lieutenant de la marine anglaise, en 1788; mais découverte en partie par Bougainville, capitaine de vaisseau, en 1768, plus encore par Surville, capitaine de vaisseau de la compagnie des Indes, qui la nomma terre des Arsacides. (Note du rédacteur.)

2

La Pérouse n'a pu périr qu'en 1788. Je laisse à ceux qui connaissent les effets des vagues de la mer sur un bâtiment naufragé, à juger si ces débris pouvaient encore exister flottant sur l'eau à la fin de décembre 1791. (N. D. R.)

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