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celui qui souffre, excitent plutôt notre curiosité sur sa situation et une disposition éloignée à sympathiser avec lui, qu'une sympathie véritable. La première question que nous lui fesons est celle-ci: Qu'avez-vous? Et quoique jusqu'à sa réponse, nous éprouvions quelque mal-aise par l'idée vague son infortune, et plus encore par le desir inquiet d'en deviner la cause, notre sympathie est presqu'insensible.

de

La sympathie résulte donc beaucoup moins de la vue des passions que de celle des situations dans lesquelles naissent ces passions. Quelquefois même en nous mettant à la place des autres, nous éprouvons pour eux des sentimens dont ils sont incapables pour eux-mêmes, et alors ces sentimens sont plutôt le fruit de notre imagination que d'aucune sympathie fondée sur la réalité. L'impudence ou la grossièreté d'un homme, par exemple, nous font rougir pour lui, quoiqu'il soit incapable de sentir l'inconvenance de ses manières, parce que nous ne pouvons nous empêcher de nous figurer quelle confusion nous éprouverions si nous avions tenu la même conduite.

De toutes les calamités auxquelles notre

!

condition mortelle nous expose,

la perte de la raison paraît être la plus déplorable, et les êtres les moins sensibles n'envisagent qu'avec une profonde commisération ce dernier degré des misères humaines : mais l'infortuné qui l'éprouve, rit et chante; il est insensible à son propre malheur. Les angoisses que l'humanité ressent à sa vue, ne viennent donc point de la pensée qu'il a quelque sentiment de son état : la compassion qu'éprouve alors le spectateur vient uniquement de l'idée de ce qu'il sentirait lui-même s'il était réduit à une situation si malheureuse, et s'il pouvait en même temps l'envisager avec la raison et le jugement qu'il possède au moment présent.

Dans quelles anxiétés se trouve une mère lorsqu'elle entend les gémissemens de son enfant qui, dans les angoisses de la douleur, ne peut exprimer ce qu'il sent! A la pensée de ce qu'il souffre, à son état d'abandon, elle ajoute la conscience qu'elle a de cet abandon et ses propres terreurs sur les suites inconnues de la maladie; et de tout cela elle forme, pour son propre tourment, l'image la plus complette du délaissement et du malheur. L'enfant cependant ne connaît que

le mal-aise de son état présent, qui ne peut jamais être très-grand; et dans son imprévoyance il trouve un remède certain contre la crainte et l'inquiétude, ces tourmens ordinaires du cœur humain, dont la raison et la philosophie essayeront peut-être en vain de le défendre lorsqu'il sera devenu homme.

Nous sympathisons même avec les morts, et sans nous occuper de ce qu'il y a d'important dans leur situation, de cette redoutable éternité qui les attend, nous sommes particulièrement affectés de quelques circonstances qui frappent nos sens, quoiqu'elles n'ayent aucune influence sur leur bonheur. Nous les trouvons malheureux d'être privés de la lumière du soleil, de la vue et du commerce des hommes; d'être enfermés dans une froide tombe et d'y servir de proie aux reptiles et à la corruption; d'être oubliés du monde et peu à peu éloignés du souvenir et de l'affection de leurs parens les plus proches et de leurs amis les plus chers. Nous croyons ne pouvoir trop nous intéresser à ceux qui ont déjà éprouvé un pareil sort; nous pensons même leur devoir un tribut d'affection d'autant plus grand, qu'ils nous paraissent courir un plus grand risque d'être

oubliés; et par les vains honneurs que nous rendons à leur mémoire, nous travaillons à réveiller et à perpétuer, pour ainsi dire, en nous, le triste souvenir de leur destruction. L'impuissance de nos sentimens sympathiques pour leur soulagement nous paraît encore un accroissement à leur malheur, et l'inutilité de ce que nous pouvons pour eux, de tout ce qui adoucit ordinairement les maux, des regrets, de l'amour, des larmes de leurs amis, ne sert qu'à exalter le sentiment que nous avons de leur malheur. Cependant, toutes ces choses ne peuvent certainement rien sur le bonheur des morts, et leur idée ne peut altérer la profonde paix dans laquelle ils reposent. La pensée de cette sombre et éternelle mélancolie que notre imagination attache naturellement à leur état, vient de ce que nous joignons au changement qu'ils ont éprouvé, la conscience de ce changement. En effet, nous nous mettons nousmêmes dans leur situation; et plaçant, si l'on peut s'exprimer ainsi, nos ames toutes vivantes dans leurs corps inanimés, nous nous représentons les émotions que nous éprouverions dans un pareil état. Tout ce que la prévoyance de notre destruction a d'effrayant

d'effrayant pour nous naît également de ces illusions de l'imagination, et nous nous rendons ainsi malheureux pendant toute notre vie, de ce qui ne sera rien pour nous quand nous ne serons plus. De là naît une des passions les plus fortes de la nature humaine, la crainte de la mort, poison du bonheur, mais qui du moins met un frein à l'injustice des hommes, et qui, si elle tourmente l'individu, conserve et protège la société.

CHAPITRE I I.

Du Plaisir d'une mutuelle Sympathie.

QUELLE que soit la cause de la sympathie, et de quelque manière qu'elle soit excitée, rien ne nous plaît tant que de la trouver dans les autres à notre égard, et rien ne nous choque davantage que de les en voir manquer. Ceux qui regardent l'amour - propre et ses raffinemens comme la cause universelle de tous nos sentimens, cherchent à expliquer par lui, ce plaisir et cette peine; l'homme, disent-ils, ayant le sentiment de Tome I.

B

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