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celui qui se plaint, nous sommes révoltés de sa douleur; et parce que nous ne pouvons pas sympathiser avec elle, nous la traitons de faiblesse et de pusillanimité. Nous affectons aussi de mépriser une fortune trop élevée, un bonheur sans mesure; et notre sympathie n'allant pas jusque là, nous traitons de folie ou d'illusion ces biens qu'elle ne peut nous faire partager. Rien n'excite encore davantage notre humeur que de voir rire d'une plaisanterie plus que nous ne croyons qu'elle le mérite, et plus que nous n'en rions nous-mêmes.

CHAPITRE III.

Manière dont nous jugeons de la convenance ou de l'inconvenance des Sentimens des autres, selon qu'ils se rapportent aux nôtres où selon qu'ils s'en éloignent.

QUAND les passions de la personne intéressée sont dans une parfaite sympathie avec les nôtres, elles nous paraissent con

venables à leur objet; nous les trouvons légitimes et fondées: et au contraire, lorsqu'en nous mettant à la place des autres, nous ne sommes pas disposés à sentir comme eux, leurs sentimens nous paraissent injustes et sans motifs. Approuver ou désapprouver les passions des autres, et les trouver fondées ou non fondées, est donc pour nous la même chose que de reconnaître que nous sympathisons ou ne sympathisons pas avec elles. Celui qui partage les injures que je reçois et qui observe que je les sens de la même manière que lui, lui, approuve nécessairement mon ressentiment; et celui qui sympathise avec ma douleur ne peut la trouver sans fondement. S'il admire le même ouvrage ou le même tableau que moi, et absolument de la même manière, il doit trouver mon admiration juste et naturelle; s'il rit de la même plaisanterie que moi et en est également amusé, il doit lui paraître tout simple que je rie: la personne qui, dans ces circonstances ne serait pas affectée comme moi, ou qui le serait à un degré différent, désapprouverait mes sentimens, à proportion qu'ils seraient différens des siens. Si mon ressentiment, ou ma douleur, ou

mon admiration, ou ma gaîté va au-delà de celle dont mon ami est susceptible, j'en dois conclure qu'il me blâme, selon que les impressions qu'il a éprouvées lui-même sympathisent plus ou moins avec les miennes; et toujours sa manière de sentir est la règle d'après laquelle il me juge.

Approuver les opinions des autres, c'est donc les adopter; et les adopter, c'est les approuver. Si tel argument vous persuade et me persuade également, je dois incontestablement partager votre conviction: ces deux choses ne peuvent ni se concevoir, ni avoir lieu l'une sans l'autre. Il est donc reconnu qu'approuver ou désapprouver les opinions des autres, n'est qu'observer la similitude ou la disconvenance de leurs opinions et des nôtres : il en est de même des sentimens que des opinions.

Quelquefois cependant il arrive que la sympathie de nos sentimens avec ceux des autres ne paraît pas déterminer l'approbation que nous leur donnons; mais en y regardant avec attention, on verra que, même alors, notre approbation a toujours pour motif quelqu'analogie dans la manière de sentir. J'en donnerai pour exemple une cir

constance peu importante, parce que dans celles-là notre jugement est plus rarement égaré par des idées fausses. Il nous arrive donc d'approuver une plaisanterie et de trouver naturel qu'elle excite le rire, quoique nous n'en rions pas nous-mêmes, parce qu'alors notre humeur se trouve sérieuse, ou parce que notre attention est fixée sur d'autres objets mais nous savons, par expé, rience, qu'une semblable plaisanterie nous a souvent fait rire nous-mêmes, et nous observons que celle-là est du même genre. Si donc alors nous trouvons juste et fondée une impression que notre disposition actuelle nous empêche d'éprouver, c'est par le souvenir des occasions où nous l'aurions facilement partagée,

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La même chose a lieu quelquefois par rapport à d'autres sentimens. Un étranger passe à côté de nous dans la rue et porte sur son visage les marques de la plus profonde affliction; on nous apprend qu'il vient de recevoir la nouvelle de la mort de sop père nous ne pouvons nous empêcher de trouver sa douleur naturelle; cependant sans manquer à l'humanité, il peut nous arriver d'être loin de partager la violence de son

chagrin, et même d'en concevoir les premiers emportemens. Son pèrè et lui-même nous étaient peut-être entièrement inconnus; et occupés d'autres objets, nous n'avons pas le loisir de laisser aller notre imagination vers les différentes circonstances du malheur qui l'accable. Une perte semblable nous a cependant appris la profonde douleur qui l'accompagne: et si nous avions le temps d'en considérer toute l'amertume, nous éprouverions une vive sympathie. C'est sur le sentiment de cette sympathie conditionnelle qu'est fondée l'approbation que nous donnons à la douleur dont nous sommes témoins, même quand cette sympathie n'a pu se développer en nous; et les règles générales que l'expérience nous a fait tirer de nos sentimens sympathiques, suppléent à ce que ces sentimens ont quelquefois d'incomplet et de défectueux.

Le sentiment d'où procède une action et qui la rend essentiellement bonne ou mauvaise, peut être considéré sous deux points de vue différens : ou par rapport à la cause qui l'a fait naître et au motif qui l'a occasionné, ou par rapport à la fin vers laquelle elle tend, on à l'effet qu'elle doit produire.

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