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se trouve point dans le degré ordinaire des qualités intellectuelles, de même la vertu ne se rencontre pas dans le degré commun des qualités morales. La vertu a en ellemême quelque chose de grand et de beau, qui semble au-dessus de tout ce qui est commun et vulgaire. Les vertus aimables naissent de ce degré de sensibilité qui surprend par tout ce qu'il renferme de tendre, de délicat, et pour ainsi dire, d'exquis. Les vertus héroïques et respectables naissent de cet empire continuel sur soi-même, qui étonne par la supériorité qu'il annonce sur les passions les plus indomptables de la

nature.

Il y a à cet égard, une grande différence entre la vertu et la simple décence; entre les qualités et les actions qui méritent d'être admirées et célébrées, et celles qui méritent 'seulement l'approbation. Il suffit souvent, pour agir avec convenance, d'une sensibilité ou d'une modération ordinaire, et dont le commun des hommes est capable; quelquefois même elles ne sont pas nécessaires. Ainsi, par exemple, les actions ordinaires do la vie, quoiqu'elles soient convenables, ne reçoivent pas le nom de vertueuses.

Il peut souvent, au contraire, se trouver beaucoup de vertu dans des actions qui semblent manquer de convenance, parce que ces actions approchent de la perfection plus qu'on a lieu de l'attendre dans des occasions où il est si difficile de l'atteindre; et c'est ce qui arrive dans les circonstances qui exigent une grande modération. Il y a quelques situations qui font tellement souffrir la nature, que le plus haut degré d'empire sur soimême suffit à peine pour étouffer la voix de la faiblesse humaine, et ramener les mouvemens de notre cœur à cette modération nécessaire pour qu'ils soient partagés par le spectateur. Alors, quoique la conduite de la personne intéressée manque de bienséance, elle peut mériter d'être applaudie et être trouvée vertueuse; elle peut avoir prouvé un degré de générosité et d'élévation dont peu d'hommes sont capables; et sans être arrivée à la perfection, elle peut s'en être approchée plus qu'on ne l'espère ordinairement dans des circonstances difficiles.

Dans tous les cas de cette espèce, lorsque nous voulons déterminer le degré de blâme ou d'approbation que mérite une action, nous nous servons ordinairement de deux

règles différentes: la première, est l'idée que nous avons de cette perfection absolue, à laquelle dans des situations difficiles l'homme ne parvient point et ne saurait peut-être jamais parvenir, et en comparaison de laquelle toutes nos actions sont blêmables et défectueuses; la seconde, est l'idée de la distance, plus ou moins grande, à laquelle les actions de la plupart des hommes sont de cette perfection. Tout ce qui est au-delà de ce degré, quoiqu'encore loin de la perfection, nous semble digne de louange; tout ce qui est en-deçà paraît mériter le blâme.

Nous jugeons, d'après ces mêmes règles, des productions des arts qui parlent à l'imagination. Lorsqu'un critique examine les ouvrages d'un grand poëte ou d'un grand peintre, il les juge d'abord d'après le modèle de perfection qu'il a dans sa pensée, et dont peut-être personne ne peut approcher: quant il les compare avec ce modèle, il ne peut les trouver qu'imparfaits; mais s'il les considère relativement au rang qu'ils doivent tenir parmi les ouvrages de la même espèce, il les apprécie nécessairement d'après une autre règle, puisqu'il les juge d'après le degré de perfection, auquel il est ordinaire

d'atteindre dans chacun de ces arts: et lorsqu'on les juge par cette dernière règle, ils peuvent souvent paraître mériter de grands applaudissemens, comme étant beaucoup plus près de la perfection que la plupart des ouvrages qui peuvent leur être comparés.

SECTION II.

Du degré des différentes Passions qui s'accordent avec la bienséance.

INTRODUCTION.

LA décence dans les passions dont l'objet a un rapport particulier avec nous, et le degré de sympathie que le spectateur peut éprouver pour ces passions, dépendent évidemment de la modération qui les accompagne. Si la passion est trop forte ou trop faible, elle fait peu d'impression sur ceux qui en sont les témoins. La douleur et le ressentiment dans les malheurs et les offenses privées, vont aisément très-loin chez la plupart des hommes, et bien rarement on les

voit rester trop faibles: s'ils sont portés à l'excès, nous les nommons fureur et lâcheté; s'ils sont trop faibles, nous les qualifions de stupidité, de défaut d'ame; et dans l'un et l'autre cas, nous ne les partageons qu'avec une sorte d'étonnement et de confusion.

Cette modération qui donne aux passions un caractère de convenance ne doit pas être au même degré dans toutes; elle doit être plus grande dans quelques - unes que dans d'autres. Il est des passions qu'il est peu décent d'exprimer trop fortement, quoiqu'il soit connu que nous devons les ressentir à un très-haut degré : il en est d'autres, au contraire, dont l'expression charme, même en étant très-vive, quoique ces passions en ellesmêmes, ne soient pas susceptibles de violence. Les premières sont celles pour lesquelles, par certaines causes, il est difficile d'éprouver de la sympathie; les secondes sont celles pour lesquelles, par d'autres causes, on en éprouve beaucoup et si nous considérons toutes les différentes passions de la nature humaine, nous verrons qu'elles sont regardées comme convenables ou inconve nables, selon qu'il est plus ou moins naturel de sympathiser avec elles.

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