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doux à celui qui l'éprouve. Il flatte et remplit le cœur il est favorable à tous les mouvemens vitaux, et au plus parfait état de santé dont la constitution de l'homme soit susceptible: il devient de plus en plus délicieux, par l'idée du bonheur et du retour qu'il inspire à la personne qui en est l'objet. Les regards mutuels des amans sont un bonheur pour eux, et la sympathie que ces regards font naître dans les spectateurs, les rend, pour tout le monde, un objet agréable. Avec quel intérêt et quel plaisir ne voyonsnous pas une famille où règne la tendresse et l'estime mutuelle, où les pères et les enfans sont en quelque sorte les compagnons les uns des autres, sans autre différence entr'eux, que la vénération respectueuse de ceux-ci et la touchante indulgence de ceux-là? une famille où la tendresse, la liberté, où une bonté réciproque, un mutuel enjouement montre qu'aucune opposition d'intérêt ne divise les frères, qu'aucune rivalité de succès ne désunit les sœurs; où tout enfin nous offre l'idée de la paix, de l'affection, de l'union du contentement? Avec quel déplaisir au contraire n'entrons-nous pas dans une maison, où les divisions et les querelles mettent,

pour ainsi dire, en guerre les uns contre les autres, tous ceux qui l'habitent ? où à travers l'affectation de la complaisance et de la douceur, on voit des regards soupçonneux, des mouvemens soudains d'animosité, décéler la jalousie qui les dévore en secret, et qui à chaque instant est prête à éclater, malgré les égards qu'impose la présence des étrangers?

Les passions aimantes, même dans leurs excès, ne sont jamais l'objet de notre aversion: les faiblesses du sentiment et de la bonté conservent toujours quelque chose de touchant. Une mère trop tendre, un père trop indulgent, des amis trop généreux et trop dévoués, peuvent quelquefois, à cause de leur faiblesse naturelle, être regardés avec une espèce de compassion: mais ce sentiment est toujours mêlé d'intérêt pour eux; et ils ne peuvent jamais être l'objet de l'éloignement ou de la haine, encore moins du mépris, excepté de la part des hommes. les plus grossiers et les plus vils. C'est toujours avec chagrin, avec douceur, même avec sympathie, que nous blâmons les erreurs de leurs sentimens. Une extrême bonté, porte avec elle un caractère de fai

blesse, qui commande l'intérêt et la pitié. Rien en elle ne peut repousser ni déplaire. Nous regrettons seulement qu'elle soit inutile au monde, parce que le monde est indigne d'elle, et qu'elle expose ceux qui en sont doués, à beaucoup de souffrances et de peines, qu'ils méritent de sentir moins que personne, et que trop souvent ils sont moins que personne capables de supporter. Il n'en est pas de même de la haine et du ressentiment. L'homme qui a une violente propension à ces détestables passions, devient bientôt l'objet d'une crainte et d'une horreur universelles; et nous le regardons comme une bête féroce qui doit être chassée de la société.

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Des Passions qui ont pour objet l'amour de nous-même.

ENTRE ces deux espèces de passions opposées, les passions sociales et les passions anti-sociales, il y en a d'autres qui tiennent, pour ainsi dire, le milieu, et qui ne sont ni aussi agréables que les unes, ni aussi odieuses que les autres. Ce troisième genre de pas

sions, comprend la douleur et la joie que notre bonne ou notre mauvaise fortune personnelle nous fait éprouver: même à leur plus haut degré, cette joie et cette douleur ne nous paraissent jamais aussi désagréables que les excès du ressentiment, parce qu'aucune sympathie opposée ne peut jamais nous animer contr'elles. Cependant fussentelles proportionnées à leur objet, elles ne sauraient nous plaire autant qu'une humanité impartiale et une bienveillance équitable, parce que nulle double sympathie ne nous donne de l'intérêt pour elles. Cependant entre la joie et la douleur dont les causes sont personnelles, il y a cette différence que nous sommes plus disposés à sympathiser avec les faibles plaisirs des autres, et avec leurs très-grands chagrins. Celui qu'un coup inopiné du sort, place au-dessus de la situation dans laquelle il était né, peut être certain que les félicitations de ses meilleurs amis ne sont pas complètement sincères. Un homme obscur, quel que soit son mérite, est ordinairement un objet désagréable, lorsqu'il est favorisé de la fortune; et trop communément, un sentiment d'envie nous empêche de partager son bonheur. Il Tome I.

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y est sensible, s'il a quelque jugement; et au lieu de s'enorgueillir de ses succès, il déguise sa joie, et modère la vanité que sa nouvelle situation lui inspire. Il affecte de conserver la même simplicité dans ses vêtemens, la même modestie dans ses manières; il redouble d'égards pour ses anciens amis, et cherche à être avec eux plus complaisant, plus attentif, plus modeste que jamais. C'est ce que nous approuvons davantage dans sa conduite, parce que nous nous attendions à le trouver plus sensible à l'envie et à l'éloignement qu'inspire son bonheur. Il est rare, même avec tous ces ménagemens, qu'il réussisse à nous plaire. Nous suspectons la sincérité de sa modestie; et bientôt aussi il est fatigué de se contraindre. Peu-à-peu il abandonne ses anciens amis, excepté ceux qui consentent à dépendre de lui: et cependant il en acquiert difficilement de nouveaux. L'orgueil de ceux-ci n'est pas moins révolté de l'avoir pour égal, que l'orgueil des autres de l'avoir pour supérieur; et ils exigent de lui, une modestie continuelle, pour prix de leur amour-propre blessé. Il en est enfin excédé le sombre et jaloux orgueil des uns, l'insultant mépris des autres, le portent à

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