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un appui solide; elle seule leur dit, que peu importe l'opinion des hommes sur leur conduite, tandis que le maître éclairé de l'univers les approuve. Elle seule leur présente l'idée d'un monde à venir, où l'innocence, où la justice, où l'humanité régnent; où leur innocence sera reconnue et leur vertu récompensée et le seul principe qui puisse frapper de terreur le vice triomphant, peut seul aussi consoler efficacement l'innocence opprimée et méconnue.

Dans les plus légères offenses, une imputation injuste blesse davantage les hommes sensibles, que l'imputation réelle d'un grand crime ne blesse le criminel. Une femme galante, rit souvent des justes soupçons répandus sur sa conduite : le moindre soupçon injuste de ce genre, est un coup mortel pour une vierge innocente. On peut établir, je crois, comme une règle générale, que la personne coupable avec réflexion, d'une action répréhensible, a rarement un vif sentiment de sa faute; et que la personne qui a l'habitude de cette action, n'en a presqu'aucun sentiment.

Il est peut-être intéressant d'observer, comment les hommes du jugement le plus sain et le plus éclairé, sont presque toujours

si sensibles aux reproches non mérités, tandis que les hommes, même d'une raison commune, le sont rarement aux éloges auxquels ils n'ont pas droit.

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J'ai déjà observé précédemment, que tensité de la douleur était presque toujours plus forte, que n'est celle du plaisir dans les cás opposés et semblables. En effet, la douleur enlève beaucoup plus à notre état naturel de bonheur, que le plaisir ne peut y ajouter. Un homme très-sensible, est souvent plus abattu par le blâme qu'il a mérité, qu'il n'est heureux des plus justes applaudissemens. Un homme sage, repousse toujours avec mépris des éloges non mérités; et il est quelquefois profondément affecté de l'injustice d'une censure sans fondement. Il sent qu'en s'attribuant un mérite qu'il n'a pas, en se Jaissant attribuer des actions qu'il n'a pas faites, il est coupable de fausseté, et doit être l'objet du mépris, plutôt que de l'admiration de ceux qui ne peuvent l'admirer, pour ainsi dire, que par méprise. Il éprouve peut-être quelque jouissance réelle, à penser qu'on l'a jugé capable d'actions qu'il n'a pas faites mais quoique cette opinion favorable puisse le flatter, il trouverait une sorte de

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bassesse à ne pas désabuser ceux qui l'ont. Il ne peut avoir beaucoup de plaisir à s'envisager, comme il sent bien que les autres ne l'envisageraient pas long-temps, si la vérité leur était connue. Un homme d'un caractère très-faible, est cependant capable de jouir très-vivement des trompeuses couleurs dont il est revêtu aux yeux des autres. Il s'ennorgueillit du mérite de toutes les actions louables qu'on lui attribue, et de celles que personne ne pense à lui attribuer. Il prétend avoir fait ce qu'il n'a pas fait; avoir écrit ce que d'autres ont écrit ; avoir inventé ce que d'autres ont découvert ; et il contracte peuà-peu la méprisable habitude d'un mensonge journalier. Mais quoiqu'il ne faille qu'un degré ordinaire de bon sens, pour ne pouvoir trouver aucun plaisir à nous voir attribuer une action que nous n'avons pas faite, un homme sage peut être véritablement malheureux de l'imputation d'un crime qu'il n'a pas commis. La nature, dans ce cas, a rendu la peine, plus vive que le plaisir opposé, et l'a rendue telle au plus haut degré. Ce plaisir ridicule et insensé d'être regardé comme ayant fait ce que nous n'avons pas fait, peut s'évanouir par l'aveu de la vérité; mais cet

aveu n'efface pas toujours la peine que fait éprouver une imputation saes fondement. Personne ne conteste la véracité d'un homme qui se refuse à lui-même le mérite qu'on lui attribue; et on en doute quelquefois, quand il nie le crime dont on l'accuse. Il est irrité de la fausseté de l'accusation, et affligé qu'on puisse y ajouter quelque foi. Il reconnaît avec peine que son caractère n'a pu le défendre d'être soupçonné, et que loin d'être envisagé par les autres comme il désire l'être, il est cru capable de ce dont on l'accuse. Il sait bien qu'il n'est pas coupable; il sait ce qu'il a fait mais peut-être aucun homme ne sait absolument ce qu'il est capable de faire, ni ce qui peut résulter de l'organisation particulière de son esprit et de son ame. La confiance et l'estime de nos amis, contribuent plus que toute autre chose, à délivrer de cette incertitude, où chacun est jusqu'à un certain point sur lui-même, comme leur méfiance et leur mésestime contribuent à l'accroître. Nous pouvons croire fermement que les autres se trompent, lorsqu'ils jugent défavorablement de nous: mais cette confiance en nous-mêmes est rarement assez forte, pour empêcher leur jugement de nous faire quel

qu'impression, et elle nous en fait ordinairement d'autant plus, que nous avons plus de sensibilité, plus de délicatesse, et que nous sommes plus dignes d'estime.

La convenance ou la disconvenance, que les sentimens et les jugemens des autres ont avec les nôtres sur nous-mêmes, nous touche plus ou moins, à proportion du plus ou moins de certitude que nous avons de la propriété de nos sentimens, et de la justesse de nos jugemens.

Un homme très-sensible craindra souvent d'avoir cédé trop vivement aux mouvemens d'une passion juste en elle-même, à l'indignation que lui inspirent les injures reçues par ses amis, ou par lui-même. Voulant agir avec justice et avec fermeté, il redoutera d'outrager, par la violence de ses sentimens, un adversaire coupable, sans doute, mais moins coupable, peut-être, qu'il ne l'avait paru d'abord. L'opinion des autres est importante pour lui dans une pareille situation. Leur approbation est le baume salutaire de sa blessure; leur désapprobation, le poison le plus dévorant qui puisse l'envenimer: mais s'il est parfaitement satisfait de toute sa conduite, il attache moins de prix à la manière dont les autres la jugent.

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